Les raisons de croire au Made in France

  • Dominique Seau, patron depuis 2007 d’Éminence, société de sous-vêtements,a rapatrié dans le Gard des productions réalisées jusque-là hors d’Europe.
    Dominique Seau, patron depuis 2007 d’Éminence, société de sous-vêtements,a rapatrié dans le Gard des productions réalisées jusque-là hors d’Europe. MB
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Produire et travailler en France, Vivre et travailler au pays... Deux idées qui ont une résonance dans le Midi. Non, la désindustrialisation n’est pas inéluctable.

Il portait déjà la marinière bretonne. Mais, en juillet 2013, Arnaud Montebourg, alors qu’il était toujours ministre du Redressement productif, est venu à Aimargues, dans le Gard, pour lui adjoindre le caleçon bleu-blanc-rouge, entièrement fabriqué sur les chaînes françaises de la société de sous-vêtements Éminence.
«Les entreprises refont leurs calculs. En voyant les salaires partir à la hausse en Chine, le prix des carburants, les coûts de la logistique, elles relocalisent», s’était enthousiasmé Arnaud Montebourg, lors d’une visite au cours de laquelle il tenait à féliciter Dominique Seau, patron d’Éminence depuis 2007, d’avoir rapatrié des productions faites jusque-là hors d’Europe. « La société change. Les lieux de production se rapprochent des lieux de consommation », avait ajouté le ministre, en posant pour la photo avec le fameux caleçon.


Un hommage au Made in France, au patriotisme économique. N’est-il pas, en effet, un des moyens de remettre en route une machine industrielle mise à mal? La question revient périodiquement, surtout quand le chômage explose, quand la mondialisation effraie. Le Made in France a une résonance forte en période de crise, où chaque emploi sauvé compte. Le concept évoque un pays puissant, conforte l’idée d’une économie resolidifiée. Il laisse espérer, enfin, un avenir meilleur et plus rassurant.
« Quand je parle des composantes de la marque France, je vois dans les yeux des gens un émerveillement. Ils redécouvrent la puissance de leur potentialité », confirmait en début d’année Philippe Lentschener, le président de la mission gouvernementale Marque France, un spécialiste de la communication et du marketing, patron de McCann France (Midi Libre du 11 février 2014).

 

« Perte de 1 087 usines en trois ans en France» Guillaume Ladet, DCF Montpellier

 

 

Le patriotisme économique est donc une autre façon de redoper le moral, de mettre fin à une sinistrose consistant à penser que la situation empire. Les chiffres, c’est vrai, confirment les craintes. Lors d’une soirée des Dirigeants commerciaux de France, organisée en juin à Mauguio, près de Montpellier, le sujet fut abordé. Industrie : peut-on encore produire en France? Telle était l’interrogation. Et le constat laissait pantois. «En trois ans, la France a perdu 1 087 usines. Cela en fait une par jour, samedis et dimanches compris », insistait Guillaume Ladet, le président des DCF de Montpellier.
Rien à dire. La réalité est cruelle. En Languedoc-Roussillon, elle l’est autant qu’ailleurs avec la disparition, au cours de ces vingt dernières années, de grandes entreprises telles que le fabricant de chaussures Myrys qui produisait depuis la Haute vallée de l’Aude, d’Antix à Baillargues (Hérault) ou plus récemment de Richard-Ducros à Alès. Ajoutons Cacharel qui s’est retirée de Nîmes, sa ville natale où l’entreprise confectionnait robes et chemises.
La désindustrialisation n’est pourtant pas inéluctable. La France a de sérieux atouts pour continuer à fabriquer. Et les contraintes auxquelles les entreprises sont confrontées ne sont pas systématiquement un frein.

 

« Notre société, une des plus rentables du groupe » Christophe Derré, profils Systèmes

 

Filiale du groupe belge Corialis, la société héraultaise Profils Systèmes (370 salariés), spécialisée dans la fabrication de profilés aluminium pour la menuiserie et basée à Baillargues, en fournit une fort belle illustration.
Depuis novembre 2013, elle a l’accord des douanes pour inscrire « Fabrication française » et Made in France sur ses produits. Son patron, Christophe Derré, est en mesure d’évaluer la performance de sa société: « Dans notre groupe, Profils Systèmes est la seule à payer un treizième mois, la mutuelle... Or, elle figure toujours parmi les meilleures rentabilités du groupe avec la filiale anglaise. »
Si la productivité de ses salariés français est un atout majeur, la France présente cependant un autre avantage : son potentiel à innover.
«En France, la R & D (recherche et développement. ndlr) coûte deux à trois fois moins cher qu’aux États-Unis. Cela veut dire que l’on peut bâtir des start-up avec trois fois moins d’argent que de l’autre côté de l’Atlantique, tout en restant compétitif», souligne Alain Molinié, un des fondateurs et dirigeants d’AwoX (une cinquantaine de personnes), société montpelliéraine très performante, spécialisée dans les objets connectés et qui a racheté en septembre dernier Cabasse, le fabricant breton d’enceintes Hi-Fi haut de gamme.
En outre, ajoute-t-il, l’emploi d’un ingénieur coûte moins cher en France qu’aux États-Unis. «Il va de 60000€ à 70000€ chargés par an à Montpellier, soit moins du double de ce qu’un ingénieur coûte dans la Silicon Valley», complète Alain Molinié. Il soulève un autre avantage en faveur de la France: les aides publiques aux entreprises, notamment le Crédit d’impôt recherche (CIR). Luc Martin, le président du groupe héraultais Optitec (une soixantaine de salariés), basé à Vendargues et spécialisé dans les applications de peinture industrielle, partage très largement ce point de vue, ce qui bat en brèche l’idée d’une perte des savoir-faire qui serait irrémédiable.

 

« En France, on a accès à une vraie matière grise » Luc Martin, président d’Optitec

 

«Aujourd’hui en France, on a accès à une vraie matière grise», enchaîne-t-il. Michel Mateu, le patron du groupe héraultais Hexis, basé à Frontignan et spécialisé dans les films adhésifs, l’a lui aussi bien compris.
Son groupe, qui est en concurrence avec des géants comme 3M, enregistre depuis cinq ans des croissances à deux chiffres, en développant de nouveaux produits. Aux films antigraffitis, antirayures et anti-impacts, il a ainsi ajouté à son catalogue des films antimicrobiens. Mais, pour Michel Mateu, si l’innovation est essentielle au maintien de la production en France, ce n’est pas le seul pilier. « Nous sommes très mécanisés », explique-t-il.
Pour de nombreux chefs d’entreprise, le Made in France n’exclut toutefois pas de produire à l’étranger, ni même de délocaliser des productions à faibles marges, pour sauver des unités et leurs employés en France. Mohed Altrad, le patron du groupe montpelliérain éponyme, a ainsi transféré vers Tunis une production de brouettes qui était condamnée, faute de rentabilité. « Cela nous a permis de réorienter l’activité de l’unité qui était fragilisée, pour la rendre pérenne», analyse-t-il. De cette manière, il a créé un site de production rentable et, dans le même temps, préservé des difficultés une unité de production en France.

 

Les charges, sujet sensible

 

Le Made in France n’est en effet possible qu’en cas de production à forte valeur ajoutée. Michel Mateu l’illustre de manière très brutale : « J’obtiendrais un gain de taxes et de charges de 1,1 M€ par an si mon unité de production était en Allemagne », calcule-t-il. Les coûts, un sujet délicat. La preuve : quand le prix de revient d’un produit est de 100 en France, il est inférieur de sept points en Espagne, pour ne prendre que cet exemple. Les organisations patronales réclament donc, depuis des lustres, une baisse des charges.
En raison de la crise, elles sont mieux écoutées par l’État qui met en place une série de mesures, dont la baisse de la contribution familiale, le zéro charge patronale versées à l’Urssaf pour chaque salarié gagnant jusqu’à 30 % au-dessus du Smic, ou le Crédit d’impôt Compétitivité. Cela relance  la compétitivité et permet de produire en France (lire l’entretien avec Philippe Merle en début de dossier). Tant mieux. Car les consommateurs sont de plus en plus sensibles au Made in France. Ils s’aperçoivent qu’il n’est pas inutile de faire travailler leurs voisins pour que le pays tourne mieux. En achetant français, ils sont solidaires et soutiennent l’économie de l’Hexagone.


Pour autant, ils ne sont pas encore prêts à mettre trop cher dans la défense de cette idée... « Ils veulent bien du Made in France, mais en le payant 5 % à 10 % au-dessus du prix du même produit délocalisé, pas plus. Toutes les études le démontrent, tempère Dominique Seau, le président d’Éminence. Or, en France, la main-d’œuvre est quatre fois plus chère qu’en Asie et deux fois plus chère qu’au Maghreb. »


Selon une enquête du très sérieux Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii), le surcoût potentiel pour acheter français serait de 1270 € à 3 770 € par an et par ménage, autrement dit entre 100 € et 300 € par mois. Par bonheur, en revanche, les consommateurs regardent moins à la dépense quand il s’agit d’alimentation. Ce d’autant que les crises sanitaires les ont convaincus de privilégier une qualité qu’ils associent immédiatement aux produits français. Selon l’étude Ipsos - Bienvenue à la ferme, huit Français sur dix disent chercher plus qu’il y a cinq ans à connaître l’origine d’un produit alimentaire avant de l’acheter. La belle affaire pour la marque régionale Sud de France, créée en 2006. « Nous y sommes très attachés. Cette marque est un gage de bons produits, ce d’autant qu’elle repose sur un cahier des charges et des contraintes de qualité. Ce qui n’est pas le cas du Made in France », explique Didier Barral, le président de LRia, Languedoc-Roussillon Agroalimentaire, l’association régionale des entreprises de ce secteur. Sud de France évoque évidemment l’art de vivre, le bon goût et le régime méditerranéens, des valeurs porteuses de bien-être et de santé. Lionel Schmitt, le dirigeant de Fytexia, en est parfaitement conscient.

 

«La French touch, grand pouvoir de séduction» Lionel Schmitt, Fytexia

Installée à Vendres, près de Béziers, son entreprise est spécialisée dans la conception et la production d’ingrédients naturels à base d’olives, d’agrumes, de raisins... Elle a créé en 2013 une filiale aux États-Unis et envisage à présent d’en installer une autre en Asie. « Nous apportons des extraits naturels, vecteurs de santé méditerranéenne, aux entreprises de compléments alimentaires, détaille Lionel Schmitt. Et nous le voyons tous les jours: cette French touch plaît beaucoup. » Ainsi demeure une certitude : le Made in Midi fait, quant à lui, toujours autant recette. Alors, profitons-en ! ■

 

Centre Presse Aveyron