Pierre Soulages : "C'est la peinture qui me maintient en forme"

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En cet après-midi de novembre, un rayon de soleil
vient frapper une toile singulière dans le salon
de la maison de Pierre Soulages à Sète. Cette toile
est presque… blanche. Juste coiffée dans sa partie supérieure par une bande de plastique noir agrafée.
Elle date de 1972 et n’est répertoriée dans aucun catalogue.
En tee-shirt et blouson, l’artiste, lui, reste fidèle
à son code vestimentaire. Il est en noir, sa couleur fétiche.
Droit comme un menhir des Causses. Toujours avenant
et disert, même si les visites sont devenues un peu plus filtrées. À 99 ans, il faut bien s’économiser un peu !
Sa femme Colette, toujours à ses côtés,
veille attentivement sur lui.
Soulages pose de bon gré lorsqu’on lui propose
de le photographier devant la toile presque blanche.
Mais il fait remarquer que le triptyque « Peinture
de 222 X 421 cm, 30 septembre 1983 », œuvre majeure
de l’outrenoir, est là aussi. Elle n’a quitté la maison
qu’une seule fois, en 2009, pour la rétrospective
du Centre Pompidou. Pierre Soulages vit toute l’année
près de cette somptueuse toile qu’animent
les réverbérations de la mer en contrebas du salon vitré
et de la terrasse panoramique. Un vaste horizon marin encadré par des pins. Comme un paysage de tableau.
« Oui mais un tableau figuratif », dit-il malicieusement.
Ce jour-là, Pierre Soulages est un peu préoccupé par
le piratage de son site internet qui sera coupé pendant une quinzaine de jours. Sur la toile, des nouvelles alarmantes circulent sur sa santé. Il s’en amuse,
un verre de porto à la main.
L’artiste vient aussi d’apprendre qu’une toile historique, Peinture de 186 X 143 cm, 23 décembre 1959, a battu
un nouveau record aux enchères chez Christie’s
à New York : 10,6 millions de dollars. « Mon neveu, médecin, est impressionné par ces prix. Pas moi ».
Soulages feuillette le livret édité pour la vente.
Des photos le représentent avec Colette et son ami Zao Wou-Ki lors d’un voyage aux USA en 1957…
L’artiste est prêt à plonger dans ses souvenirs.

 

Comment allez-vous fêter vos 99 ans ?


Je ne sais pas. Rien de spécial. Je n’ai pas trop l’habitude de fêter mes anniversaires. Pour moi c’est un jour comme les autres, c’est-à-dire tourné vers mon travail, la peinture. J’ai besoin de concentration, de méditation comme on dit aujourd’hui, donc pas de dissipation car après il faut se retrousser les manches.


Vous attendez d’avoir cent ans pour les célébrer ?


J’entre dans ma centième année dès le 25 décembre. Quant à l’anniversaire, on verra, ce sera avec quelques amis seulement, des vrais.


Vous êtes né la veille de Noël : vous allez à la messe ?


Il y a bien longtemps que je n’y vais plus. Je ne suis pas croyant, même si parfois je m’interroge.


Une de vos toiles vient de franchir la barre de dix millions de dollars aux enchères à New York.Ça vous touche ?


Ça m’intéresse bien sûr mais ce n’est pas ma préoccupation première. J’en reste à ce que j’ai toujours pensé : l’art et l’argent ne font pas toujours bon ménage. C’est vrai qu’en peu de temps, les prix de mes toiles ont connu une flambée énorme. Ça ne m’impressionne pas.


Les prix les plus élevés sont réalisés par vos toiles anciennes. Comment l’expliquez-vous ?


Parce qu’elles sont évidemment plus rares. Mais en ce moment je peux en faire d’autres. D’ailleurs je ne m’en prive pas. Peindre est la seule chose qui m’intéresse et qui me maintient en bonne forme. Enfin ce n’est pas tout à fait vrai car j’ai eu une crise d’arthrose. C’est très embêtant même si ça ne me gêne pas pour peindre. Par chance tous les tableaux que je fais, parfois énormes, je les réalise au sol. À la verticale, je ne pourrais pas lever le bras très haut… J’ai également des difficultés à me lever de ma chaise. On me « poursuit » avec un siège équipé d’accoudoirs qui me permettent de me relever. Il y a quelques mois, j’étais complètement bloqué. Mais aujourd’hui ça va.


Donc vous êtes plutôt en forme ?


Juste un peu dur d’oreille. Je devrais davantage mettre mes prothèses auditives.


C’est par coquetterie que vous ne le portez pas ?


Non, c’est par flegme mais rassurez-vous je vous entends très bien.


En 2019, vous allez être exposé au Louvre. C’est une consécration ?


Ils vont décrocher tout le Salon Carré pour installer mes toiles, Giotto, Ucello, et les autres, y compris la Maesta de Cimabue. Je me demande où ils vont la mettre, elle n’a jamais bougé, je crois. Ils empruntent des toiles à la National Gallery de Washington, au Moma de New York, à la Tate de Londres. Tous les grands musées vont prêter. Ils veulent aussi prendre ma toile du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg mais je m’y oppose.


Pourquoi donc ?


Parce que je suis le seul artiste vivant accroché dans ce musée ! Ils enlèveront la toile après ma mort (rires).
L’Ermitage possède les plus belles collections du monde. Je suis parmi des toiles de Kandinsky, Malevitch, Rodtchenko, Matisse, Picasso.


C’est votre première exposition au Louvre ?


J’ai déjà eu une toile accrochée mais c’est ma première exposition complète.
Et pas dans n’importe quelle salle : le Salon Carré, le Louvre avant le Louvre.


Ça vous fait plaisir ?


À vrai dire, oui. Je préfère être accroché là que dans une galerie parisienne X ou Y.


Le musée de Rodez expose en ce moment les brous de noix de vos débuts. Pourquoi aviez-vous choisi cette matière ?


Parce que je l’aimais et parce qu’elle ne coûtait rien du tout dans le contexte économique difficile d’après-guerre. Les menuisiers qui l’employaient préparaient eux-mêmes le brou de noix. Ce liquide brun me plaisait car il permettait des transparences et des opacités. Le brou possède une fluidité intéressante. Il avait les mêmes avantages que la peinture à l’huile. C’est ce que m’avait dit Raoul Dufy, mon camarade d’exposition à la galerie Louis Carré. Fernand Léger, qui était là aussi, ajoutait : « Tu as raison, il n’y a que les contrastes ! » Léger m’avait adopté. Dufy, lui, était plus proche de mon ami Hans Hartung. Dufy était d’ailleurs encore plus « rumathismant » que moi aujourd’hui.

Pierre Soulages, un siècle.
Pierre Soulages, un siècle. - Repro CPA

À Rodez, un artiste dans ses petits papiers

Le Siècle Soulages est déjà lancé à Rodez où le musée Soulages présente « Les œuvres sur papier », une exposition inédite consacrée à un ensemble rarement montré, réunissant des brous de noix, des gouaches, des encres de Chine, et quelques fusains.
Ces « peintures sur papier », dont les premières datent de 1946 et les dernières de 2004, constituent une production parallèle aux œuvres sur toile.
Des correspondances relient les deux, mais les papiers ne sont jamais des travaux préparatoires. Œuvres à part entière aux formats modestes, ils expriment
les mêmes recherches sur le mouvement, la profondeur, la transparence, la lumière.
Les brous de noix sont les pièces les plus emblématiques.
Avec cette teinture fluide et bon marché empruntée aux ébénistes,  Soulages trace des signes mystérieux, des variations ocres ou brunes, d’un geste rapide, à la fois impérieux et subtil.
Ces compositions très structurées deviennent plus vaporeuses avec le temps.
« Le brou c’est un peu la ligne de départ du parcours artistique », commente Benoit Decron. Le directeur déploie l’intégralité des œuvres sur papier des fonds du musée, une centaine de pièces, renforcée par une vingtaine de prêts. Elles sont accrochées dans la collection permanente, près des toiles, ainsi que dans la salle d’exposition temporaire.
Depuis son inauguration en 2014, c’est la seconde fois que l’ensemble de l’établissement ruthénois est totalement dédié à Pierre Soulages.

 


Jusqu’au 31 mars.

 

Dufy était figuratif.


Oui mais il jouait lui aussi avec les transparences et les opacités. Mais c’est vrai que la peinture traditionnelle ne m’intéressait pas. Je préférais la peinture des cavernes qui a fait son chemin très lentement en moi. Car j’ai d’abord réalisé une peinture qui pouvait s’apparenter à la peinture du moment.
Le brou de noix était révolutionnaire, direct, immédiat et volontairement sommaire. Je rêvais alors aux peintures préhistoriques. Les illisibles, les primitives, et non pas les magnifiques peintures d’une préhistoire moins ancienne, comme dans la grotte de Pech-Merle, qui témoignent d’une certaine virtuosité, un peu comme chez Dufy. En fait le brou m’a permis d’aller vers ce que j’étais.


On parle toujours de la puissance de Soulages. Vous sentez-vous un homme puissant ?


Je ne cherche pas à être puissant ou fort. Ou à mesurer deux mètres. Quand j’étais grand je faisais 1,90 mètre. Mais aujourd’hui je me suis tassé. Le côté abrupt de ma peinture peut effectivement surprendre. Je n’ai jamais cherché le raffinement.


En alternance avec le brou, vous utilisiez de l’encre de Chine. C’est elle qui vous a conduit vers le noir?


Non car le noir a toujours été ma couleur favorite. Je rappelle souvent cette anecdote rapportée par ma grande sœur, qui avait quinze ans de plus que moi. Enfant, on m’avait interrogé sur un dessin à l’encre que j’avais décrit comme un paysage de neige. Ce qui avait fait rire tout le monde. En fait pour faire ressortir le blanc, je mettais du noir.
J’ai donc toujours aimé le noir. Ce fut la couleur de mes vêtements dès que j’ai pu les choisir. Ma mère était outrée. Elle me disait : « Tu veux déjà porter mon deuil ? »


C’était peut-être celui de votre père décédé quand vous aviez 5 ans ?


Je ne l’ai pas connu. Mais mon noir n’a pas de rapport avec la symbolique de la mort. J’ai toujours aimé cette couleur-là.


Votre père vous a-t-il manqué ?


Non parce que je n’avais pas l’idée de ce que pouvait être un père. Des adultes autour de moi ont joué un rôle analogue. Plus tard, je me suis dit qu’il était dommage de n’avoir pas eu cette confrontation. Mais si mon père avait vécu, je n’aurais jamais fait ce que j’ai fait. Il m’aurait poussé vers ce que tout le monde pense traditionnellement de bien. Or j’ai été libre. Ma grande sœur m’admirait. Elle est devenue professeur de philo. Dans mon enfance, j’ai fait ce que j’ai voulu.


Vos premiers souvenirs à Rodez remontent à quel âge ?


Cinq ans peut-être. Mon père, je m’en souviens à peine. À vrai dire, je ne me souviens pas de lui mais de certaines attitudes qu’il avait comme de s’appuyer à une porte ouverte avec le coude. J’ai cette image-là mais je ne me souviens pas comment il était physiquement.
Quant à ma mère, elle a eu une grande influence sur moi.


Elle et votre sœur aînée ne vous ont pas contrarié dans votre vocation d’artiste ?


Ma mère m’a complètement fichu la paix, même si tout ce que je faisais était pour elle de la foutaise. Elle le jetait. J’avais empilé des papiers dans un endroit de la maison de Rodez. Quand je suis retourné les voir, ils avaient disparu. L’endroit avait été nettoyé. Il y avait dans ces papiers probablement beaucoup de choses intéressantes.


Vous avez réalisé des dons importants aux musées de Rodez et de Montpellier mais pas à Sète où vous vivez. Vous n’envisagez rien ?


Non je n’ai rien envisagé du tout même si beaucoup de gens ont envisagé pour moi. Il y avait un maire à Sète, Yves Marchand, qui voulait faire un musée et m’avait approché pour des œuvres.
Il a aussi sollicité des architectes, notamment Paul Andreu, un ami récemment décédé. J’ai vu un projet de musée, un bâtiment bas adossé aux falaises brutes d’une carrière, qui était intéressant mais il ne s’est pas réalisé. Il s’est transformé plus tard en opération immobilière.
J’avais laissé ouverte ma décision de donation, sans dire si j’étais d’accord ou pas. Je n’ai pas eu à la prendre puisque le projet a été abandonné. Montpellier puis Rodez en ont donc profité.


Et aujourd’hui, vous avez de bons rapports avec le maire de Sète ?


Oui grâce au président de la République. François Commeinhes est venu nous rejoindre alors que nous prenions le café avec Emmanuel Macron et son épouse.


Comment avez-vous pris cette visite présidentielle privée à votre domicile ?


C’est un couple ouvert, attentif, intelligent, très sympathique également. Ils se sont comportés comme de vieux amis. Ils sont aussi formidablement cultivés. Au cours du repas j’ai cité un mot de Mallarmé : « Écrire, sait-on ce que c’est d’écrire… »
Le Président ne m’a pas laissé finir : il connaissait la citation jusqu’au bout.
Il a également souligné la résonance de ce texte avec mon travail, mes idées. Ça m’a impressionné.


Sur le plan politique, comment le trouvez-vous ?


Je ne sais pas. En ce moment, il passe quand même un mauvais moment.


Vous êtes de gauche ?


Je n’ai jamais été communiste. Guy Carcassonne, un de mes amis, proche de Michel Rocard, me disait : « Tu es le seul artiste ou intellectuel que je connaisse, qui n’ait pas été communiste. » À la Libération, c’était difficile de ne pas l’être. Mon sentiment est plutôt de gauche mais d’abord très républicain. Antifasciste en tout cas dès le départ.
J’aurais eu un ou deux ans de plus au moment de la Guerre d’Espagne, je me serais engagé dans les brigades internationales.


Hormis Emmanuel Macron, avez-vous des souvenirs sur d’autres présidents ?


J’en ai connu plusieurs. Et d’abord De Gaulle. La première fois que je le rencontre lors d’un vernissage, il m’interroge avec cette voix que tout le monde connaît (NDLR : Pierre Soulages imite la voix du général) : « Maître, on me dit que la peinture française est malade. Qu’en pensez-vous ? » - Je lui réponds : « Mon général, elle n’est pas malade mais elle est attaquée. Il faudrait la défendre. » De Gaulle me dit alors : « Appelez Malraux ! »

 

Pierre Soulages, un siècle.
Pierre Soulages, un siècle. - Repro CPA

 

En 2019, il sera dans le prestigieux Salon Carré du Louvre

En 2010, le musée du Louvre avait présenté une toile de Soulages
à côté de La Bataille de San Romano de Paolo Ucello. Dans moins
d’un an, à partir du 11 décembre 2019, c’est l’ensemble du prestigieux
Salon Carré, entre la Galerie d’Apollon et la Grande Galerie, qui accueillera une exposition personnelle « exceptionnelle » en guise d’hommage. « Pierre Soulages affectionne tout particulièrement cette grande salle où sont présentés les Primitifs italiens, dont les œuvres illustrent pour lui l’évolution de la peinture occidentale et le passage à une représentation de l’espace tridimensionnel », indique le Louvre. Pour rendre compte « de la longévité singulière » de la carrière de Soulages, cette exposition prendra la forme d’une sélection d’œuvres majeures de chacune de ses sept décennies, provenant des plus grands musées français et étrangers. Elle montrera à la fois la continuité de l’œuvre et la rupture qui donne naissance en 1979 à l’outrenoir.

 

Malraux, vous le connaissiez ?


Malraux m’avait contacté pour me proposer la Légion d’Honneur. Je l’avais refusée car il m’avait précisé que pour obtenir cette décoration il fallait en faire la demande. Je lui avais expliqué que ce n’était pas dans mes habitudes. Il a été vexé. « Oublions ! », s’est-il exclamé.


Vous êtes pourtant aujourd’hui grand-croix de la Légion d’Honneur…


C’est François Hollande qui me l’a remise à l’Élysée. Un Président que j’ai rencontré trois fois dont deux à Rodez pour une visite de chantier du musée puis pour son inauguration.
Quant au premier grade de chevalier, il m’a été proposé par Georges Pompidou. Il m’avait adressé une lettre manuscrite qui me demandait d’accepter à cause de ce que je faisais pour la France. J’avais de nombreuses expositions à l’étranger. Pompidou était alors Premier ministre. C’est son directeur de cabinet qui a rempli la fiche de demande. Pompidou pensait peut-être me remettre cette décoration. Mais j’ai préféré demander cet honneur au père de mon épouse Colette qui avait été aviateur en 14-18.


Avez-vous d’autres souvenirs présidentiels ?


Sarkozy est venu dans mon atelier en compagnie de Carla qui a eu des réactions vraiment sympathiques devant les toiles. Je n’ai eu aucune relation intéressante avec Mitterrand. Quant à Giscard, il m’avait invité à l’Élysée lors d’une réception avec le nouveau président du Portugal Costa Gomez que je connaissais depuis une exposition à Lisbonne. Ce jour-là, il y avait aussi Jacques Chirac qui m’a demandé mon adresse à Paris. Giscard a été plus rapide pour la situer.


D’autres hommes politiques vous ont marqué ?


Quelqu’un que j’ai bizarrement apprécié, c’est Edouard Balladur. Il s’intéressait à la peinture, venait à tous les vernissages, et pas seulement pour des raisons de représentation.
J’ai aussi beaucoup d’estime pour Laurent Fabius qui a été mon voisin à Paris et qui est un homme remarquablement cultivé, intelligent et ouvert. Et puis je suis devenu vraiment ami avec Michel Rocard. J’aimais beaucoup cet homme. Macron m’a d’ailleurs questionné sur mes relations avec Rocard. Elles étaient amicales et pas du tout politiques. J’ai fait le crucifix sur la tombe de Michel Rocard en Corse.


Avez-vous une idée de l’endroit où vous allez être enterré ?


Une chose est sûre : je ne veux pas laisser mes os à Rodez. J’ai acheté une concession au cimetière marin de Sète. C’est assez amusant car cette tombe est protégée par de la matière… noire. J’ai aussi des amis qui me disent que ma place serait davantage au cimetière Montparnasse à Paris. En fait, je m’en fous complètement. Ce qui m’intéresse, c’est de voir vivre mes toiles.


C’est également à Sète que vous vous êtes marié...


Oui en 1942 avec Colette que j’avais rencontrée à l’école des Beaux-Arts de Montpellier où je préparais le professorat de dessin. Nous aimions les mêmes choses. Nous nous sommes mariés à minuit à l’église Saint-Louis de Sète où nous étions tous deux vêtus de noir.


Pourquoi à minuit ?


Je ne me souviens plus très bien. C’était un mariage très simple, en famille. Un mariage qui dure depuis 76 ans !


Vous étiez venu à Montpellier pour étudier ?


J’ai un souvenir très fort de mon arrivée à Montpellier le 13 février 1941. J’étais logé dans un hôtel qui s’appelait Le clocher de Rodez, ce qui pour moi était amusant.
Des personnes stationnaient, non loin de là, devant la préfecture en scandant un slogan que j’ai pris pour : « On veut du pain ! ». En fait ces gens criaient : « Vive Pétain ! » car ce dernier se trouvait ce jour-là à Montpellier en compagnie du général Franco.
Je suis rentré à mon hôtel mais je n’ai pas pu dormir tellement j’étais désespéré. Le lendemain j’ai trouvé refuge au musée Fabre.


Les peintures vous ont réconforté ?


Oui, les œuvres de Zurbaran, de Campana, de Véronèse. Et puis Courbet et ses Baigneuses qui ont fini par me consoler. Mon attrait pour le musée Fabre remonte à cette époque.


Bien plus tard, vos toiles y viendront.


Grâce à Georges Frêche qui m’avait proposé d’autres lieux : l’ancienne mairie de la place de La Canourgue, le Couvent des Ursulines. Il envisageait même de construire un musée d’art contemporain. « Vous en serez l’alpha.»
J’ai finalement préféré être « l’omega » du musée Fabre auquel je suis sentimentalement attaché. En le parcourant avec Frêche, j’avais remarqué la cour qui se trouvait à l’arrière.
Elle était utilisée l’été pour des spectacles. J’ai suggéré au maire d’y construire le nouveau bâtiment pour les collections contemporaines. Ce qu’il a fait.
Ce bâtiment permet de présenter certaines de mes toiles en suspension. C’est le mode d’accrochage que je préfère.


Et puis il y a eu le musée Soulages de Rodez.


Le maire de l’époque, Marc Censi, m’a d’abord sollicité pour déposer les cartons des vitraux de l’abbaye de Conques.
Il parlait alors d’un « espace Soulages ». Vu le succès de fréquentation de l’abbaye, je ne pouvais pas faire autrement que de les donner.
Mais ensuite, le maire m’a réclamé des estampes, des gravures, bref l’œuvre imprimée. Et puis il m’a dit « vouspourriez aussi donner des peintures ».
En fait il voulait faire un musée. J’ai fini par accepter à condition que le musée soit doté d’une salle d’exposition temporaire pour présenter d’autres artistes. Un musée ne peut pas vivre sur un seul nom.


Aujourd’hui, vous peignez à quel rythme ?


C’est tellement variable. Il faut demander à Pierre Encrevé qui a fait mon catalogue raisonné qui est très complet : il pèse 3 kilos 400 !
J’ai très peu peint en 2016, davantage en 2017. Cette année-là, mon galeriste Emmanuel Perrotin a présenté mes nouvelles toiles à Tokyo.
Comme je le dis souvent, la toile qui m’intéresse le plus est celle que je vais faire. 

Pierre Soulages, un siècle. Inauguration de son musée à Rodez.
Pierre Soulages, un siècle. Inauguration de son musée à Rodez. - Repro CPA

 

Les dates repères

  • 1939 Admis à l’école des beaux-arts à Paris, il décide de ne pas y entrer :« Ce qu’on y faisait n’avait rien à voir avec ce qui m’intéressait. C’était épouvantable ! »
  • 1942 Quitte Rodez pour Montpellier afin d’échapper au STO. Il se lie d’amitié avec l’écrivain Joseph Delteil qui lui dit : « Vous peignez avec du noir et du blanc, vous prenezla peinture par les cornes, c’est-à-dire par la magie ».
  • 1946 Arrive à Paris et s’installe à Courbevoie avec Colette, son épouse depuis 1942.
  • 1948 Plus jeune artiste d’une exposition collective de peintres français abstraits à Stuttgart.
  • 1949 Première exposition personnelle à la galerie Lydia-Conti à Paris.
  • 1953 Acquisitions de toiles par le Kunsthaus de Zurich et le Moma de New York.
  • 1962 Alfred Hitchcock achète un Soulages à la Galerie de France.
  • 1967 Après Hanovre, Zurich, La Haye, Houston, Paris organise enfin une rétrospective Soulages au musée de la Ville.
  • 1975 Expositions à Dakar et à Mexico.
  • 1979 Début de la période de l’outrenoir.
  • 1994 Inauguration des vitraux de l’abbaye de Conques.
  • 2001 Rétrospective au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.
  • 2007 Ouverture des salles Soulages au musée Fabre de Montpellier.
  • 2014 Inauguration du musée Soulages à Rodez par le président François Hollande.
Recueilli par Jean-Marie Gavalda
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