Pédophilie au sein de l'Eglise : la parole se libère (1/3)

Olivier Savignac : "J’encourage toutes les victimes à briser l’omerta"

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  • L’Aveyronnais Olivier Savignac  a récemment été invité au Vatican pour porter la parole des victimes.
    L’Aveyronnais Olivier Savignac a récemment été invité au Vatican pour porter la parole des victimes. Mathieu Roualdés -
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Alors que les récents scandales  de pédophilie éclaboussent l’Église au plus haut niveau, le diocèse de Rodez organise une grande journée sur ce thème, le 27 mars au foyer Saint-Pierre. Les 121 prêtres du département, des spécialistes de l’enfance, le procureur de la République et une victime témoigneront à l’heure où la parole tend de plus en plus à se libérer.  Et ce même en Aveyron, département marqué par plusieurs affaires médiatiques et dont l’Église reste encore très présente dans le quotidien de ses habitants… Dans ce contexte, Centre Presse Aveyron y consacre à partir d’aujourd’hui un dossier en trois volets. Ce jeudi 21 mars, rencontre avec l’Aveyronnais Olivier Savignac, victime d’abus sexuels dans son enfance et devenu depuis plusieurs mois la figure médiatique de la lutte contre la pédophilie. Vendredi 22 mars, la parole sera donnée à l’évêque, Mgr François Fonlupt, et les actions menées par le diocèse de Rodez contre ce fléau. Samedi 23 mars, nous reviendrons sur les affaires qui ont marqué le département ces dernières années.  

Lorsqu’il évoque les attouchements dont il a été victime en 1993, lors d’un camp du Mouvement eucharistique des jeunes (MEJ) dans les Pyrénées, encadré par le prêtre Pierre de Castelet du diocèse d’Orléans, Olivier Savignac, alors tout juste âgé de 13 ans, a encore les yeux teintés d’émotions. Et, à 38 ans désormais, les mots sont toujours aussi durs, à la hauteur du traumatisme enduré : "J’ai perdu mon enfance sur son lit…" Ce traumatisme, l’Aveyronnais l’a enfoui au plus profond de lui durant de longues années. Avant d’être "véritablement reconnu comme victime", en novembre dernier, lors du procès très médiatisé de son agresseur et de l’ancien évêque Mgr André Fort, coupable de n’avoir pas dénoncé ces faits dont il avait été informé par l’Aveyronnais et une autre victime. Durant ce procès, Olivier Savignac a témoigné à visage découvert devant les caméras. Jusqu’à devenir le nouveau visage des victimes d’abus sexuels dans l’Église et être reçu au Vatican, il y a peu, pour échanger sur cette problématique.

Avant, pendant et après le procès de votre agresseur, vous avez témoigné à visage découvert devant les caméras. Pourquoi ce choix alors que de nombreuses victimes préfèrent rester dans l’anonymat ?

Sortir de l’anonymat, c’est compliqué par rapport aux répercussions que cela peut avoir sur notre vie personnelle. Surtout pour moi en tant que musicien, exposé au public, et vivant en milieu rural où on a l’habitude de laver notre linge sale en famille. Mais, j’assume totalement ce que je suis et ce que j’ai vécu. Et je ne le fais pas que pour moi. De tout temps, on a enterré notre parole de victimes. Et le fait symbolique de paraître à visage découvert, c’est de dire stop ! Et dire, l’omerta dans l’Église, c’est fini.

Avez-vous eu le sentiment de n’être jamais entendu avant ce procès ?

On ne m’a jamais entendu, jamais écouté, on a même dissimulé des choses ! En 2005, j’étais éducateur dans un foyer ruthénois et des jeunes ont fait l’objet d’attouchements. Cette histoire a tout fait remonter à la surface… J’en ai fait part directement à l’évêque de Rodez (Bellino Ghirard, NDLR) mais je n’ai pas été écouté. Puis, j’ai enquêté sur mon agresseur. J’ai appris qu’il était toujours en contact avec des enfants et nommé expert sur les questions de pédophilie dans l’Église ! Pour moi, c’était trop… J’ai alors décidé d’écrire à l’évêque d’Orléans. Il n’a rien entendu, ni rien fait (condamné pour non-dénonciation des faits lors du procès, NDLR).. Puis, j’ai porté plainte et j’ai décidé d’en parler ouvertement.

Quel sentiment avez-vous eu lors de la condamnation de votre agresseur et de l’évêque d’Orléans en novembre dernier ?

Le fait d’être véritablement reconnu comme victime. Il fallait que ce procès ait lieu pour tourner la page. Puis, j’ai obtenu une réparation avec des dommages et intérêts.

Cette réparation était-elle essentielle ?

Totalement ! Car la plupart des faits sont prescrits ou l’agresseur est décédé… Et je milite pour que ces victimes aient également droit à une réparation avec une indemnisation provenant de l’Église. C’est le cas dans d’autres pays comme en Belgique notamment. Mais surtout, j’encourage toutes les victimes à porter rapidement plainte, à dénoncer et à écrire au procureur directement !

Comment la parole peut-elle définitivement se libérer selon vous ?

La seule voie pour s’en sortir, c’est de parler. Qu’on ait 20, 30 ou 80 ans. Puis, il faut s’adresser aux bonnes personnes car c’est toujours très compliqué de dénoncer ce genre de faits. Car on met en cause son père spirituel, quelqu’un qui a une autorité. C’est très délicat pour les victimes. Elles ont l’impression de trahir l’Église.

Est-ce à cause de cela que vous avez mis tant de temps à parler, douze ans après les faits ?

En partie. Mais surtout car je me sentais honteux et coupable d’avoir été à cette place lorsque c’est arrivé. Malheureusement, on est beaucoup de victimes à se sentir coupable… C’est totalement pervers mais c’est le jeu des agresseurs.

Quelles répercussions les attouchements dont vous avez été victime ont-ils eu sur votre vie ?

J’ai perdu mon enfance sur son lit. Puis, cela a eu de nombreuses répercussions sur ma sexualité, mon rapport aux autres. Je ne voulais pas avoir de petite copine. Pour moi, la sexualité était sale. Je me suis d’ailleurs tourné vers une vocation religieuse au début pour fuir. Puis, au final, j’ai enfoui tout cela. Même si ça ressortait des fois… Jusqu’au jour où des jeunes m’ont parlé d’agissements similaires d’un prêtre à Rodez lorsque j’étais éducateur et là, tout est ressorti.

Malgré tout cela, vous n’avez jamais perdu la foi…

Non, car c’est elle qui m’a permis de traverser tout cela. Et cela m’a poussé à m’engager dans ce combat. Je n’ai jamais ressenti de la haine envers celui en qui je crois. Relire les Évangiles m’éclaire. Jésus est avant tout un révolté. Et j’ai toujours su faire la part des choses.

Aujourd’hui, souhaitez-vous poursuivre votre combat ou retrouver un certain anonymat ?

Je pensais pouvoir tourner la page mais il y a beaucoup d’actualité sur le sujet… Et c’est difficile d’arrêter ce combat quand je vois tous les témoignages que je reçois depuis le procès. J’en ai reçu plus de 200 en quelques semaines ! Les gens m’interpellent, je ne peux pas rester sans rien faire. Je prends cela comme une mission et je dois aller jusqu’au bout pour toutes les victimes. Car l’entêtement et l’obstination payent. Et, surtout, c’est notre devoir de chrétien de tendre l’oreille aux plus faibles et d’accueillir leurs paroles.

Ce combat face à la pédophilie dans l’Église, mené par certains depuis de nombreuses années, peut-il un jour porter ses fruits ?

Cela s’arrêtera lorsqu’on accompagnera davantage les prêtres. L’affectivité est totalement occultée dans l’Église. Il n’y a aucun cadre. Et tout l’enjeu de la question réside là.

Le mariage des prêtres n’est-il pas une solution comme on peut souvent l’entendre ?

Le mariage des prêtres est une solution mais pas l'unique réponse. Le cœur du problème est qu’on est face à des hommes dont la sexualité est mise sous cloche avec très peu de formation sur les questions psycho-affectives et peu d'accompagnement spécifique sur cette question. D'autre part, même si la vie conjugale peut apporter des solutions, elle ne règlera pas le problème car on constate en fonction des études que la plupart des atteintes, agressions et crimes sexuels dans la société sont perpétrés par des hommes qui ont une vie maritale ou conjugale. Certes, pour certains prêtres, une minorité laissée sans repère sur le plan psycho-affectif, c’est une bombe à retardement. Et ça peut se traduire pour une infime minorité (3 à 7% des clercs selon les études par pays) par des déviances. Pour les autres, cette précarité affective est plus ou moins bien vécue. L'isolement et la solitude sont souvent difficiles à vivre surtout dans nos régions rurales où le prêtre a une charge de travail de plus en plus lourde, et une vie sociale parfois difficile du fait des sollicitations nombreuses à tout moment de la semaine.

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Trois ans de prison pour son agresseur

Au terme d’un procès hypermédiatisé, le prêtre Pierre De Castelet, 69 ans, a été jugé coupable d’atteintes sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans - une dizaine, dont Olivier Savignac, lors d’un camp dans les Pyrénées en 1993 - et condamné à trois ans de prison, dont deux ferme, en novembre dernier par le tribunal d’Orléans. L’ancien évêque Mgr André Fort, coupable de n’avoir pas dénoncé ces faits, dont il avait été informé par l’Aveyronnais en 2010, a pour sa part été condamné à huit mois de prison. Et à verser, conjointement, 15 000 € à chacune des victimes pour le préjudice moral. À la barre, le prêtre a longuement évoqué sa « solitude » : « J’étais demandeur d’affection, je ne savais pas que c’était mal. ». Et il a également ajouté que, dès 1993, sa hiérarchie « savait »…

« Je veux lancer un grand appel à témoins en Aveyron »

S’il reçoit des témoignages des quatre coins de la France depuis des semaines, Olivier Savignac souhaite aujourd’hui mener son combat dans son département natal : l’Aveyron. Avec notamment l’appui de l’association « Notre parole aussi libérée ». « Je souhaite lancer un grand appel à témoins en Aveyron », explique-t-il avant d’évoquer les difficultés rencontrées pour les victimes dans un milieu rural : « C’est très dur de parler dans des départements comme les nôtres, car tout le monde est intimement lié et on conserve ses secrets en famille »
Olivier Savignac a également pris contact avec l’évêque Mgr François Fonlupt à plusieurs reprises pour évoquer les actions à mener : « Je pense qu’il faut faire beaucoup de prévention, avec notamment des soirées de paroles dans tous les coins de l’Aveyron où les prêtres sont bien trop souvent isolés. Mais pour l’instant, l’évêché ruthénois a peur de créer une psychose sur ces questions… », regrette le Ruthénois qui, il y a peu, a reçu un témoignage « bouleversant » d’une victime aveyronnaise se livrant pour la première fois après 60 ans de silence ! Chaque semaine, il reçoit plusieurs témoignages des quatre coins de la France sur des faits la plupart du temps… prescrits.

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