À La Clauze, le second souffle des "rescapés" du Covid

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  • Dans sa chambre, numéro 106, Yvonnick, un Villefranchois âgé de 92 ans attend de retrouver son domicile et son épouse au plus vite. Mais après plus de trois semaines de lutte contre le virus, il se dit « totalement épuisé ».
    Dans sa chambre, numéro 106, Yvonnick, un Villefranchois âgé de 92 ans attend de retrouver son domicile et son épouse au plus vite. Mais après plus de trois semaines de lutte contre le virus, il se dit « totalement épuisé ». José A Torres / José A Torres
  • Dans sa chambre, Annie, 82 ans, nous confie émue que son mari n’a pas survécu au virus. Elle dit aller de « mieux en mieux » et devrait regagner son domicile, à Saint-Affrique, d’ici quelques jours.
    Dans sa chambre, Annie, 82 ans, nous confie émue que son mari n’a pas survécu au virus. Elle dit aller de « mieux en mieux » et devrait regagner son domicile, à Saint-Affrique, d’ici quelques jours. José A Torres / José A Torres
  • Le centre de soins de suite et de réadaptation compte 130 salariés et reçoit 700 patients chaque année.
    Le centre de soins de suite et de réadaptation compte 130 salariés et reçoit 700 patients chaque année. José A Torres / José A Torres
  • Ce mercredi après-midi, c’était séance de sport pour les neuf patients du service Covid-19 à La Clauze, sous les yeux du Dr Elleni.
    Ce mercredi après-midi, c’était séance de sport pour les neuf patients du service Covid-19 à La Clauze, sous les yeux du Dr Elleni. José A Torres / José A Torres
  • Jean-Pierre Salmon (à droite), 52 ans, dirige l’établissement de La Clauze depuis 2001. Normand d’origine, il dit être tombé amoureux de la région…
    Jean-Pierre Salmon (à droite), 52 ans, dirige l’établissement de La Clauze depuis 2001. Normand d’origine, il dit être tombé amoureux de la région… José A Torres / José A Torres
  • Laurine Leseultre est psychologue dans l’unité. « Je suis marquée par le traumatisme enduré par les patients », confie-t-elle.
    Laurine Leseultre est psychologue dans l’unité. « Je suis marquée par le traumatisme enduré par les patients », confie-t-elle. José A Torres / José A Torres
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Située entre Réquista et Saint-Jean-Delnous, la structure de soins prend en charge depuis début avril des patients atteints par le coronavirus après leur sortie de l’hôpital. Souvent traumatisés, ils tentent de retrouver un second souffle avant le retour à domicile.

Dans les couloirs du premier étage, résonne "L’Aziza" de Daniel Balavoine. Aujourd’hui, c’est séance de sport, en musique. Assis sur une chaise, Annie, Yvonnick et les autres enchaînent les exercices face à une kinésithérapeute, les félicitant à tour de rôle. Derrière les masques de chacun, on devinerait presque des sourires. Après de longs jours d’isolement dans une chambre d’hôpital, ce rare moment de partage est une aubaine pour ces "rescapés" du Covid-19. Tous ont dépassé la soixantaine et sont arrivés il y a peu à La Clauze, centre de soins de suite et de réadaptation planté dans les champs du Réquistanais, sur la commune de Saint-Jean-Delnous. Ici, ils réapprennent petit à petit à respirer sereinement, marcher, manger… Bref, trouver un second souffle avant le retour au domicile.

Pour Yvonnick, 92 ans, le chemin est encore long. Il est arrivé ici il y a un peu plus d’une semaine. Pour la séance de sport, il s’était placé au premier rang, motivé. Mais il a dû l’écourter. Trop fatigué, trop "raplapla", comme il dit. En regagnant sa chambre numéro 106, ce Breton, tombé amoureux de l’Aveyron et du Villefranchois il y a fort longtemps, n’a pu contenir ses larmes. Ni sa colère : "C’est vraiment une saloperie ce virus. J’ai été sportif toute ma vie, j’ai fait du football jusqu’à 40 ans, des milliers de kilomètres à vélo, de la marche…". Le Covid-19 l’a épuisé. Il ne sait pas où ni comment il l’a attrapé. En une semaine d’hospitalisation à Rodez, il a perdu près de 10 kg. Mais il s’en est sorti. Et depuis quelques jours, il retrouve même l’appétit, perdu dès l’apparition des symptômes. En revanche, le temps ne semble pas encore venu de retrouver son domicile à Villefranche-de-Rouergue. "Je suis extrêmement fatigué, j’ai le moral à zéro, ma femme me manque terriblement… Heureusement, ici on s’occupe très bien de moi ", souffle-t-il, avant que la psychologue du service ne lui rende visite. Histoire de lui redonner un peu de baume au cœur, en évoquant son fils avec qui il passe beaucoup de temps au téléphone, ses progrès quotidiens aussi dans cette longue réhabilitation.

"Je ne sais pas où j’ai attrapé le virus, je ne sortais jamais"

Quelques chambres plus loin, Annie, elle, s’apprête à regagner son domicile à Saint-Affrique. Elle se sent mieux. Même si elle a également le cœur lourd. S’il l’a épargnée, le virus a emporté son mari… Âgé de 92 ans, et déjà affaibli par ailleurs, il est décédé quelques jours après l’admission du couple au centre hospitalier Jacques-Puel. Quelques mètres seulement séparaient la chambre d’Annie de celle de son mari. "Je m’y attendais un peu, les médecins m’ont rapidement prévenu qu’il aurait du mal à combattre le virus, raconte-t-elle émue. Mais c’est tellement dur à accepter, je n’ai même pas pu assister à ses obsèques".

De sa probable contamination fin mars, début avril, jusqu’à aujourd’hui, Annie a tout noté dans un carnet. "Je ne sais pas comment j’ai pu l’attraper, je ne sortais jamais. J’ai seulement été au supermarché une fois", se souvient-elle. Violents maux de tête, de ventre, chutes de tension, l’octogénaire pensait tout d’abord "à une sinusite". Avant que les tests au SARS-CoV-2 ne reviennent positifs pour elle et son époux. Dans son malheur, elle dit ne jamais avoir pensé à la mort malgré son âge avancé. À La Clauze, elle récupère des forces jour après jour. "Je n’ai jamais été assistée de ma vie et on s’occupe tellement bien de moi, le personnel est formidable", tient-elle à souligner, avant de passer un coup de fil à ses deux filles, installées à Paris, et de ranger au fond d’un tiroir son carnet des "mauvais souvenirs".

Dans la salle de repos du personnel, c’est cette détresse psychologique des patients qui revient le plus souvent, plus que les séquelles physiques.

Le traumatisme de l’après-Covid

"Ils sont traumatisés, ils ont l’impression, justifiée ou pas, d’avoir frôlé la mort", explique Florence Elleni, médecin du service. Puis, tous cherchent à répondre aux nombreuses interrogations qui entourent encore cette maladie. Certains se sont lancés dans une recherche, souvent perdue d’avance, du cas "contact". Dans une chambre, un patient est persuadé que cela vient d’un voisin qu’il n’affectionne pas trop. Puis il y a également cet homme traumatisé qui a vu les images de son enfance, lors de la seconde guerre mondiale, remonter à la surface après avoir contracté le virus. Il y a également cet autre patient qui en veut à toutes les institutions… Et cette question sans réponse : pourquoi moi, pourquoi cela m’est tombé dessus. Avant la peur de retourner au domicile et de contaminer les autres. Car à ce jour, personne ne peut dire si ces "rescapés" sont toujours contagieux.

À La Clauze, tout a été mis en œuvre pour protéger le personnel. "On ressemble à des cosmonautes avec nos tenues", rigole d’ailleurs Karine, l’infirmière en charge des questions d’hygiène dans cette unité Covid-19. Prise de température pour tous à l’entrée, flacons de gel hydroalcoolique tous les cinq mètres, vestiaires improvisés à l’extérieur du bâtiment… Tout ici a été pensé, organisé pour recevoir ces patients et préserver les autres, âgés pour la majorité. "On ne pouvait pas rester en haut de la colline à regarder les gens se battre dans la vallée", explique le directeur, Jean-Pierre Salmon.

Mercredi dernier, l’établissement a fêté la première sortie d’une patiente. En Aveyron, plus de 80 personnes ont pu regagner leur domicile à la suite d’une hospitalisation. Une première victoire qui en appelle bien d’autres. À La Clauze, on fait tout pour.

"On ne pouvait pas rester à regarder les gens se battre"

Médecin, infirmières, aides-soignantes, diététicienne, ergothérapeute, assistante sociale, psychologue… Depuis le 8 avril, 18 personnes sont aux petits soins des rescapés du Covid-19. Et toujours dans une très bonne ambiance et une incroyable sérénité ! Une habitude à La Clauze, qui jouit d’une très bonne réputation dans le Réquistanais depuis de nombreuses années. En temps normal, cet hôpital gériatrique si l’on peut dire emploie 130 personnes et prend en charge plus de 700 patients tous les ans… Des personnes âgées sujettes à des troubles comportementaux jusqu’aux soins palliatifs, en passant par un service dédié à la maladie d’Alzheimer, l’établissement aux 74 lits possèdent plusieurs spécialités. Il intervient également en aide à plusieurs structures du territoire, à l’image de l’Ehpad Jean-Baptiste Delfau à Réquista ou encore celui du Trébas dans le Tarn.

"Arrêtons de voir le Covid comme le diable"

Car La Clauze est à un carrefour entre les deux préfectures, Albi et Rodez. "Nous sommes le lien rural entre deux cités urbaines", appuie le directeur, Jean-Pierre Salmon, à la tête de l’établissement depuis plus de quinze ans.

Lorsque ce dernier a vu apparaître la crise du Covid-19, il n’a pas hésité une seconde à apporter sa pierre à l’édifice. "On travaillait déjà régulièrement avec les infectiologues de l’hôpital de Rodez et nous avons tout mis en place pour leur venir en aide." L’unité de suite de soins pour les patients atteints du coronavirus a été baptisée le 8 avril.

Quelques jours après, les 10 lits étaient déjà pleins. Et à ce jour, tout se passe pour le mieux… Aucun cas n’a été détecté chez le personnel, ni même chez les autres patients. "Nous possédons une certaine maturité dans l’offre de soins, on sait faire. Notre région a la chance d’être plutôt préservé à ce jour, arrêtons de voir le Covid-19 comme le diable", conclut Jean-Pierre Salmon.

Mathieu Roualdés
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