Quand Robert Ménard se faisait virer des lycées de l’Aveyron

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  • Robert Ménard a été réélu à la mairie de Béziers.
    Robert Ménard a été réélu à la mairie de Béziers. Repro CP / SYLVIE CAMBON / Repro CP
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De Saint-Affrique à Millau, le maire de Béziers et fondateur de Reporters sans frontière avait déjà des talents de polémiste. Retour en 1962…

En 1962, l’exode des pieds-noirs n’épargne pas la famille Ménard. Lorsqu’elle arrive à Brusque, Robert n’a que 9 ans. Son père, Émile, vient de dire au revoir à son métier d’imprimeur, mais surtout adieu, même s’il ne le soupçonne pas encore, à une Algérie qui a accueilli ses aïeuls depuis 1850. "Une partie de mes ancêtres étaient des Républicains qui ont été déportés au moment du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, en 1850. Et les autres sont des Alsaciens qui ont refusé de devenir Allemands quand l’Alsace a été prise à la France en 1870 ", confie l’actuel maire de Béziers, réélu au premier tour, en mars dernier, avec 68,74 % des voix.

Roberte Carrière, sa mère, née à Bizerte en Tunisie de parents instituteurs, rejoint ainsi les racines aveyronnaises de son père. Tout ce petit monde débarque dans une maison " que l’on avait achetée pour une raison amusante : elle était propriété de plein d’héritiers qui se déchiraient pour la racheter. Mais, comme ma mère était en dehors de tout cela, elle a bénéficié de cette chance pour l’acquérir ", raconte Robert Ménard. Mais la chance va vite se transformer en cauchemar, puisque l’hiver 62 sera le plus rude du XXe siècle en Europe de l’Ouest. Des réminiscences de froid reviennent à l’esprit de l’élu héraultais : "J’avais fait la fin de mon CM2 au pensionnat de Saint-Thomas. On a découvert à la fois la beauté de la neige, mais surtout ce froid dans cette maison d’été où il n’y avait pas de chauffage. " De ce père qu’il admire "sans borne", Robert Ménard se souvient de son arrivée à Brusque qui a marqué chez lui "une crise de mysticisme importante. Il va à la messe tous les jours, ce qui n’était vraiment pas le cas avant. Il met du temps pour retrouver une vie normale et il décide de se lancer dans l’agriculture, même s’il n’était pas doué pour cela. " Sur des terres situées à Ladoux, sont élevés lapins, cochons et puis, "plus sérieusement, l’élevage de chevaux. J’ai donc passé ma jeunesse à monter à cheval ", confie l’ex-Brusquois dans un village qui comptait alors 545 âmes contre 276 au dernier recensement. " Parallèlement à ça, comme ces expériences de retour à la nature ne lui font pas gagner sa vie, mon père est importateur de timbres d’Israël. On vivra beaucoup plus de ça d’ailleurs."

L’heure de la rentrée sonne et Robert rejoint le collège, toujours à Saint-Thomas. Mais l’établissement ferme : "On était cinq en 6e et deux en 5e ! Avec mon frère, on est parti pensionnaires à Saint-Gabriel, à Saint-Affrique, toujours dans des établissements catholiques puisque c’était le choix de mon père. " La religion est importante alors pour le jeune Robert qui rêve d’entrer dans les ordres et devenir prêtre. Mais Roberte veille et prévient : "Elle était pieuse. Sans aller à l’église, on ne discutait pas de croyance en Dieu, ça allait de soi. Sauf qu’elle s’y est fermement opposée avec cet argument : "Dans une famille, on donne un homme à l’église par génération. Ton cousin est déjà prêtre, ça suffit". "

Père et fils polémistes

Entre un père qui lit Pierre Teilhard de Chardin et un fils qui devient marxiste vers 14 ans et décrypte plutôt les lignes de Marx ou Engels, le débat s’installe. L’un prête la littérature de l’autre et inversement pour discuter ensemble : "C’est pour ça que j’aime le débat. Je lui dois ça. Même Reporters sans frontière, cette idée de défendre la possibilité pour les gens de dire ce qu’ils pensent quelles que soient leurs idées, je pense que je lui dois ", analyse l’élu biterrois. Qui poursuit : "On polémiquait tout le temps. Nos amis étaient sidérés de nous voir parler à table. En plus, comme mon père était un peu sourd, le ton montait très vite… " De ces polémiques, l’homme en deviendra polémiste. Très tôt même… " J’ai fait toute ma scolarité à Saint-Gabriel. Je me rappelle que, en mai 1968, c’est moi, élève de 3e, qui suis allé faire fermer le collège. J’ai tapé à la porte du directeur en disant : "Écoutez tous les établissements sont fermés, il faudrait que celui-là le soit aussi". J’avais déjà prétention à parler pour les autres. Et il a fermé."

Jusqu’en classe de 1re, les études se passent plutôt pas mal pour l’adolescent Ménard… jusqu’à "ce que je me fasse virer pour une dissertation qui avait ému sur la foi. J’avais fait part à ce moment-là de mon scepticisme sur un certain nombre de choses qui m’ont coûté plusieurs jours de renvoi. Mon père avait été scandalisé, non par ces huit jours, mais parce que ça ne méritait pas cette sanction pour les mots que j’avais utilisés. Il a donc retiré ses trois garçons de Saint-Gabriel."

Iconoclaste de la plume

Robert Ménard part donc interne à Millau, au lycée séparé des filles…. "D’où j’ai été viré quelques mois plus tard d’ailleurs… " Pourquoi ? "Parce qu’on avait distribué en 1970, lors d’un concert de Georges Brassens qui était venu chanter à Millau, un journal qui était honnêtement un peu iconoclaste. Je me rappelle avoir été convoqué par la directrice du lycée qui m’avait foutu dehors sans état d’âme. Comme plus d’établissements ne m’acceptaient, je suis parti à Béziers." C’est finalement cette ville héraultaise qui accueillera une partie de la famille Ménard. Là où l’homme est devenu maire et réélu avec le succès que l’on sait.

À Brusque, il n’y va plus ou peu, " même si j’y ai des souvenirs heureux ". Son frère, le seul encore en vie, a continué à cultiver les terres de la ferme de Ladoux. Lui, il s’y rend quelquefois, même si c’est aujourd’hui à un cousin germain que ces terres appartiennent.

Partout où il passe, Robert Ménard ne laisse pas insensible. De par ses idées, de par ses prises de position, de par ses alliances… il est détesté ou adoré. Les directeurs de lycées du Sud-Aveyron ne sont pas Biterrois.

Cyril Calcina
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