Le tour de l'Aveyron à scooter – étape 3, épisode 4 : Ouyre, replonger dans son enfance

  • Le Baou, pour se ressourcer.
    Le Baou, pour se ressourcer. LR / / LR
  • Voler les figues de monsieur le curé, c'atait un jeu d'enfant.
    Voler les figues de monsieur le curé, c'atait un jeu d'enfant. LR / / LR
  • La passerelle tangue depuis des décennies.
    La passerelle tangue depuis des décennies. LR / / LR
  • Le calvaire avalé par la forêt.
    Le calvaire avalé par la forêt. LR / / LR
  • Juliette, l'un des derniers visages de mon enfance.
    Juliette, l'un des derniers visages de mon enfance. LR / / LR
  • La maison familiale menace ruine.
    La maison familiale menace ruine. LR / / LR
  • Au loin, la carrière a repris du service.
    Au loin, la carrière a repris du service. LR / / LR
  • René revient aider son frère Paul chaque vacance à la ferme.
    René revient aider son frère Paul chaque vacance à la ferme. LR / / LR
  • Au-dessus du Baou, encore des eaux accueillantes.
    Au-dessus du Baou, encore des eaux accueillantes. LR / / LR
  • Le Baou du Dourdou d'Ouyre.
    Le Baou du Dourdou d'Ouyre. LR / / LR
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Ce tour de l'Aveyron part à l'aventure sur les petites routes du département, défiant chaleur, pluie et pépins mécaniques, à la rencontre de beaux paysages et de belles gens. Voire plus. Ou l'art de se déconfiner en douceur.
Six étapes tous les dimanches du 19 juillet à fin août, et six épisodes par étape sur le site de Centre Presse, du lundi au samedi.
On a fait le plein, le moteur démarre, un coup de klaxon et c'est parti !


 

Bienvenue chez moi. Dans le chez moi d'avant. Dans cet hameau d'une cinquantaine d'âmes alors qui s'appelle encore Ouyre. Et bien avant, vous dirait quelqu'un, la Croix de l'ours, Sainte-Croix-de-Sarrus. Nombre de mes amis d'enfance appelait ce coin « le village qui ne sert à rien », mais c'est là où j'ai grandi, jusqu'au jeune âge d'adulte, dans la maison familiale qui aujourd'hui menace ruines. Cet Ouyre imprononçable est mon berceau. Chacun de nous a le sien, chacun de ces berceaux résiste plus ou moins bien au temps qui passe, certains d'entre nous ne le quittent pas, d'autres l'oublient tout à fait, mais pour la plupart, des souvenirs s'effacent mais d'autres vous restent, voire vous façonnent à tout jamais.

Ici, j'y reviens régulièrement, même parfois pour une heure, en passant, pour saluer l'endroit et les êtres de mon enfance qui le peuplent encore. Mais le berceau en lui-même change aussi, ce n'est pas seulement votre mémoire qui défaille ou qui vous joue des tours. Si l'on fait l'inventaire, au fil des ans, tout s'estompe aussi. Regardons ce qu'il reste du temps où j'étais jeune, insouciant, où je rêvais d'une vie qui peut-être était autre de celle que j'ai vécu. Sur les 50 ou 60 âmes avec lesquelles j'ai grandi, il n'en reste que cinq ici : Juliette, « la Greille », la plus ancienne, celle qui avec son mari tenait la ferme attenante à notre maison. Analia, qui semble ne pas changer avec le temps, et son mari Jeannot, qui résiste encore et encore, Alain, le dernier des Rouquette, ceux qui vendaient le gaz à la sortie du village, et Paul, à Ouyre-Haute, qui tient encore la ferme familiale, et qui reçoit toutes les vacances l'aide de son frère jumeau René, prof d'histoire à Belfort et accessoirement correspondant de presse à l'Est Républicain. « Ce sont mes racines, dit René, je tiens à les conserver, à garder cette place à la ferme auprès de mon frère. »

Dans ces racines humaines, à Ouyre, des familles entières sont parties ailleurs, les Angoletta, les Verdeil, les Gavalda, les Milhau, les Roger, et d'autres sont parties tout court : les Belugou, les Roy, les Monteils…

Et les décors des terrains de jeu de l'enfance ont fait pareil, se sont transformés : la maison du curé est aujourd'hui habitée par des femmes et des enfants, le calvaire, où nous dévalions les pentes sur l'herbe sur des bouts de contreplaqué, où nous organisions des batailles entre gamins du village, de neige en hiver, de boue après les pluies et en toute saison, est à présent inaccessible, c'est une jeune forêt où se noie Jésus Christ sur sa croix. L'hôtel restaurant, poumon économique d'Ouyre alors et qui m'a employé en saison comme plongeur en eaux troubles, n'est plus qu'une façade fantômatique, où ne résonne plus aucun bruit de couverts aux heures des repas.

Et d'autres ont changé : la carrière, alors à l'abandon, a repris du service et a quadruplé de volume. Promilhac, la ferme où ma grand-mère était employée comme ouvrière agricole, est maintenant un gîte quatre étoiles avec piscine, et la plupart des maisons d'où sortaient les copains sont dès lors la propriété des estivants qu'enfants nous taquinions avant de s'en faire des amis.

Ce qui ne change pas ? En gros ce qui suit le cours du temps sans se questionner : c'est le Dourdou, la rivière. La passerelle que nous faisions bouger en se balançant dessus pour nous donner des frissons est encore là, et surtout, le Baou, le petit gouffre où je vais me ressourcer depuis plus de quarante ans, ne change pas, malgré les crues ou les caprices de l'agriculteur de Laur, peu content parfois de voir les voitures traverser son champ pour amener les baigneurs plonger dans la rivière. Le Baou est toujours là, l'eau est toujours bien fraîche, il n'y a jamais grand monde, et lorsque je m'y jette, pour un temps, rien ne semble avoir changé.

Pour un temps, la vie semble devoir être encore à vivre, et pour le meilleur.

Alors encore une fois, pour piquer une petite tête quand le soleil ou le monde tape fort, bienvenue chez moi. Sans chichis.

Laurent Roustan
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