Sidérurgie : le jour où tout s’est arrêté en Aveyron

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    Sidérurgie : le jour où tout s’est arrêté Centre Presse - Repro / Joel Born / Centre Presse - Repro
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C’était comme si la ville s’était arrêtée de respirer. Comme si le cœur de la cité industrielle, ses usines et ses hauts-fourneaux, avait cessé de battre. Victime d’une lente et progressive politique d’abandon de la sidérurgie française, qui a fini par provoquer son agonie. Jeune journaliste, j’ai assisté, un brin médusé, à cet étrange cortège mortuaire. Visages fermés, des ouvriers casqués ont déposé des billettes d’acier au pied du monument aux morts de la ville. Étrange et presque angoissante cérémonie pour un enterrement de première classe. Celui de l’industrie lourde decazevilloise, qui cessera de cracher ses fumées dans la vallée du Riou-Mort. Condamnée sur l’autel de la rentabilité. " 31 mars 1987, 8 h 57, la dernière ", pouvait-on lire sur une pancarte, au pied de deux croix d’acier. " Cette coulée est le symbole de 159 ans de vie industrielle du Bassin. Ci gît les UCMD, AUMD, SESD. Decazeville est mort. " Et ils ne sont guère trompés les sidérurgistes decazevillois. Certes, la ville n’est pas morte mais elle a éprouvé et éprouve encore, près de 35 ans après, les pires difficultés à se remettre de ce coup fatal, qui entraînera la fermeture de l’usine voisine de Vallourec, qui fabriquait des tubes sans soudure. Cette véritable saignée est accentuée, en cette même année noire, par l’arrêt de la production de zinc brut, à l’usine Vieille-Montagne, de Viviez. Puis quelques années plus tard, en 2001, par l’arrêt définitif de la production charbonnière à Decazeville. La fin d’une longue et parfois douloureuse épopée industrielle. "Son histoire nous a appris qu’il faut lutter pour vivre et ne jamais désespérer", écrivait Pierre Bourdoncle, dans le livre du cent cinquantenaire de la ville, en 1979.

Decazeville était une véritable ville usine. Dont les rues et les quartiers ont été construits autour des bâtiments industriels, qui occupaient une grande partie de la vallée.
Decazeville était une véritable ville usine. Dont les rues et les quartiers ont été construits autour des bâtiments industriels, qui occupaient une grande partie de la vallée. - Centre Presse - Repro - Joel Born

Le syndrome decazevillois

Lionel Jospin avait évoqué, le premier, le syndrome decazevillois pour parler de ces bassins industriels en difficulté, victimes d’une véritable fracture territoriale, provoquée par une lente désindustrialisation du pays. En 1931, la ville du Duc Decazes est à son apogée historique avec 15 210 habitants. Quelques années auparavant, sa voisine aubinoise comptait pratiquement 10 000 habitants. Depuis près d’un siècle, de crise en crise, le Bassin decazevillois subit une lente dégradation économique et démographique. Une spirale négative difficile à enrayer malgré les efforts des collectivités locales.

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Sidérurgie : le jour où tout s’est arrêté - Centre Presse - Repro - Joel Born

Des friches, encore des friches !

Depuis 1987 et l’arrêt de la sidéro-métallurgie decazevilloise, les municipalités qui se sont succédé tentent de stopper l’hémorragie, en mettant en œuvre différentes mesures, qui ont bénéficié de fonds de l’État et de l’Europe. Mais la tâche est énorme. Tant pour les communes que pour Decazeville Communauté, la destruction ou la restauration des friches industrielles n’étant toujours pas terminée sur la zone du Centre, épicentre de ce vaste et interminable chantier de restructuration.

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Sidérurgie : le jour où tout s’est arrêté - Centre Presse - Repro - Joel Born

Ces milliers d’ouvriers victimes du drame de la France industrielle

"Le bassin industriel aveyronnais, seul lieu de Midi-Pyrénées avec Carmaux où la grande entreprise capitaliste se développa dès le XIXe siècle, a perdu ces dernières années tout ce qui, par le passé, avait fondé sa puissance et son originalité, écrivait déjà l’historien Alain Boscus, en 1997. L’évolution globale des actifs en donne un aperçu. Les compagnies houillères employaient 8 000 mineurs au début du siècle… L’industrie de l’acier faisait vivre près de 2000 ouvriers soit 6 000 personnes, aujourd’hui plus aucune. La métallurgie du zinc, emploie actuellement sept fois moins de travailleurs qu’il y a 80 ans… La verrerie de Penchot n’existe plus depuis 1954, ni l’entreprise de confection VAD devenue Manucentre… En ce lieu, s’est joué ces trois dernières décennies, le drame de la France industrielle, cette déchirure qui a recomposé le tissu productif du pays en laissant en friche des régions et secteurs entiers. Drame économique que résume à elle seule la baisse continue du nombre d’habitants depuis 1911. Drame social avec la disparition locale des groupes sociaux (métallurgistes et mineurs) qui faisaient l’identité du Bassin. Peut-être, bientôt, drame politique." Et Alain Boscus de poursuivre : "En reconversion officielle depuis 30 ans, à partir des années 1962-1966, durant lesquelles les puits de mine furent fermés, le bassin nord-aveyronnais demeure en léthargie et son déclin séculaire n’est pas stoppé." Puis, plus loin : "Les résultats du Pôle de conversion font pâle figure… Le Conseil économique et social n’a-t-il pas récemment classé Decazeville parmi les graves échecs, juste devant Montluçon et Longwy ?" Près de 25 ans plus tard, ces propos continuent à sonner tellement vrais…

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Trois fois sinistrée en trente ans !

"Trois fois sinistrée en trente ans, Decazeville ne renonce pas. Fidèle à son passé, elle parie encore et toujours sur l’industrie", écrivait en septembre 1990, l’un de nos confrères du Monde. Quand on est né de l’industrie, il est difficile de s’en débarrasser, de couper ce cordon nourricier. Trente ans plus tard, les mirages industriels de l’époque (du Parcoville au Transville, en passant par Sériparquet ou Tutti Colori) ont malheureusement disparu et il n’en reste plus grand-chose. La ville et son bassin continuent à se débattre et à se chercher un avenir.

Paulo Dos Santos
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