"Féminicide" : un terme entré dans les moeurs, mais encore absent de la loi

  • "Le fait d'entendre le mot "féminicide" à la fois dans la bouche des militantes, mais aussi dans celle de membres du gouvernement, a favorisé l'emploi d'un mot qui existe en fait depuis longtemps", explique la doctorante Margot Giacinti.
    "Le fait d'entendre le mot "féminicide" à la fois dans la bouche des militantes, mais aussi dans celle de membres du gouvernement, a favorisé l'emploi d'un mot qui existe en fait depuis longtemps", explique la doctorante Margot Giacinti. robypangy / IStock.com
Publié le , mis à jour

(ETX Studio) - "Féminicide". Le terme, qui désigne le meurtre d'une femme commis spécifiquement en raison de son genre, était encore très peu utilisé dans les médias il y a trois ans. Aujourd'hui bien intégré dans l'espace public, il soulève toutefois encore de nombreuses questions. D'où vient-il ? Pourquoi ne l'utilise-t-on pas toujours à bon escient ?  La doctorante en science politique à l'ENS de Lyon Margot Giacinti nous en dit plus. 

Ce 25 novembre est placé sous le signe de la Journée internationale de l'élimination de la violence à l'égard des femmes, en hommage à l'assassinat des soeurs dominicaines Mirabal le 25 novembre 1960. À cette occasion, Margot Giacinti, qui réalise une thèse sur le concept du féminicide depuis quatre ans, publie une note sur le site de la Fondation Jean Jaurès. Pour ETX Studio, la doctorante revient sur les enjeux actuels liés à l'emploi de ce terme. 

En France, le mot "féminicide" a commencé à entrer dans les moeurs en 2018. Pourtant, il avait déjà été employé par la militante Hubertine Auclert un siècle plus tôt, avant de retomber dans l'oubli. Comment l'expliquer ? 

Quand Hubertine Auclert l'a employé, cela restait très à la marge, car à l'époque ce n'était pas du tout un débat. Pourtant, on commençait à avoir une réflexion de la part des féministes, notamment avec les meurtres de Jack l'éventreur, qui étaient bel et bien des féminicides. 

Le terme revient ensuite sous la plume de Diana E.H Russell et de Jill Radford en 1992, autrices de l'ouvrage "Femicide : the Politics of Woman Killing", à la suite du Tribunal international pour les crimes contre les femmes de Bruxelles, qui s'est tenu en mars 1976. C'est grâce à cet ouvrage et à sa traduction espagnole dans les pays d'Amérique latine que le terme de féminicide est réapparu. 

En France, le travail des associations féministes dans la reconnaissance de ces violences a été très important, notamment celui du collectif "Féminicides par compagnon ou ex", qui a permis de faire émerger ce problème en mettant des mots sur ces violences. Les membres du collectif ont par exemple envoyé des mails aux médias pour expliquer qu'un féminicide n'est ni un "drame conjugal", ni un "crime passionnel".

Ensuite, ce terme a été repris par des personnalités politiques, notamment l'ancienne Secrétaire d'État chargée de l'égalité hommes-femmes Marlène Schiappa. Je pense que le fait d'entendre ce mot à la fois dans la bouche des militantes, mais aussi dans celle de membres du gouvernement, a favorisé l'emploi d'un mot qui existe en fait depuis longtemps. 

La prochaine étape serait donc de reconnaître ce terme dans la loi. Que signifierait la qualification pénale du terme féminicide ? 

Je ne sais pas si cette question sera reposée en France, car elle repose en réalité sur une demande de longue date de la part des féministes ou des associations de familles de victimes. Mais le débat qu'elle met en lumière est intéressant : tant qu'on ne reconnaîtra pas le féminicide comme un fait spécifique dans la loi, on aura du mal à le reconnaître comme un fait social. Point de vue rejeté par certains qui considère que cela porte atteinte à l'universalisme du droit. Ce qui est, selon moi, le prochain débat que l'on devrait mener sur cette question. Cette notion d'universalisme permet-elle par exemple de bien protéger les femmes ? 

Toutefois, je pense que l'absence du mot dans la loi n'empêche pas de mener des actions politiques de prévention pour éradiquer ce fléau. L'aspect légal n'est pas l'unique solution. Il faut voir plus large, en assurant par exemple une meilleure formation aux policiers. Cela passe aussi par l'éducation, à commencer par l'emploi des mots et l'identification de cette forme spécifique de violence. 

Justement, vous expliquez dans votre note de faire attention à ne pas limiter l'emploi du mot "féminicide" au cadre des violences conjugales. Pourquoi est-ce si important ? 

Même si une grande majorité de féminicides en France sont commis dans le cadre de l'intime, que ce soit par un partenaire ou un ex, je trouve inquiétant d'occulter les autres contextes, chose que l'on fait encore fréquemment dans notre pays. Il y a une vraie difficulté à nommer "féminicides" d'autres types de crimes, notamment ceux en lien avec la prostitution.

En limitant la notion de féminicide à la sphère conjugale, on coupe avec les racines du mot qui veulent nommer un fait systémique et social. Il ne faut pas oublier que la domination masculine ne s'exerce pas uniquement dans le cadre du couple. 

Relaxnews
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