Handicaps invisibles au travail : le casse-tête de la dyslexie

  • Valérie Delande, déléguée Générale pour la Fondation Dyslexie : "Les cerveaux dyslexiques sont 'câblés' de manière différente, ce qui génère des difficultés à l'école bien sûr, mais aussi dans le cadre du travail".
    Valérie Delande, déléguée Générale pour la Fondation Dyslexie : "Les cerveaux dyslexiques sont 'câblés' de manière différente, ce qui génère des difficultés à l'école bien sûr, mais aussi dans le cadre du travail". knape / IStock.com
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(ETX Studio) - Relire un mail une bonne dizaine de fois avant de l'envoyer, besoin de comprendre tous les tenants et aboutissants d'une consigne, perdre le fil en réunion si on reçoit trop d'infos... Voilà à quoi peut ressembler le quotidien d'une personne dyslexique au travail. Ce handicap invisible est souvent abordé à travers le prisme des enfants et de l'apprentissage scolaire. Mais la dyslexie fait encore l'objet de stigmatisations chez les adultes, en particulier dans le monde du travail. 

La dyslexie est souvent présentée comme un trouble de l'apprentissage, qui se manifeste par des difficultés dans plusieurs domaines (écriture, lecture, expression orale, calcul...). Selon la Fédération Française des Dys, "aucune étude fiable n'a donné un chiffre des troubles DYS en France". On estime toutefois que 4 à 5% des élèves d'une classe d'âge sont dyslexiques. 

Les associations préfèrent toutefois le terme "handicap permanent" à celui de "trouble de l'apprentissage", ce dernier sous-entendant une notion passagère, alors qu'on traverse toute existence avec sa dyslexie. C'est notamment le point de vue de Valérie Delande, déléguée Générale pour la Fondation Dyslexie, basée à Bruxelles. 

"Les cerveaux dyslexiques sont 'câblés' de manière différente, ce qui génère des difficultés à l'école bien sûr, mais aussi dans le cadre du travail, qui illustre le prolongement des difficultés rencontrées pendant l'enfance. La dyslexie est un défi de nos sociétés. Parce que beaucoup de ces personnes concernées par ce handicap se retrouvent en échec scolaire ou professionnel et qu'on ne leur donne pas le bagage sociétal pour qu'elles se sentent valorisées", explique-t-elle à ETX Studio. 

Pas uniquement "un problème d'orthographe"

Comme à l'école, les personnes dyslexiques se retrouvent en effet fréquemment stigmatisées au travail, voire parfois jugées incompétentes. Fabienne, 56 ans, est formatrice et conceptrice de "mind maps", (méthode visuelle permettant de structurer sa mémoire et ses pensées grâce à des cartes). Elle a été diagnostiquée dyslexique et dysorthographique à l'âge de 40 ans.

"Je me souviens qu'à l'école, c'était déjà très difficile. J'avais des problèmes de concentration, de mémoire et aussi d'orthographe. Un jour, alors que je démarchais un potentiel client par mail, celui-ci m'a répondu en me proposant de me donner des cours de français !", nous raconte-t-elle. 

On résume souvent (à tort) la dyslexie aux fautes d'orthographe et à une difficulté pour s'exprimer. Or, la dyslexie est en réalité bien plus complexe. Elle peut par exemple se manifester par un souci du détail hors du commun, une mémoire à court terme ou encore une grande sensibilité. 

Valérie Delande insiste sur ce point. "La première source de stigmatisation au travail, c'est l'orthographe. Mais les personnes dyslexiques peuvent être pointées du doigt pour bien d'autres raisons : leur hiérarchie peut par exemple les juger "pas assez rapides" ou "trop sensibles". Beaucoup de dyslexiques se disent d'ailleurs épuisés par la compétition dans les entreprises et estiment devoir se battre deux fois plus que les autres pour apprendre". 

"Quand je cherchais un emploi, je m'autocensurais, car lorsque je voyais écrit dans l'annonce 'français impeccable', j'abandonnais, alors que j'avais par ailleurs toutes les qualifications pour postuler", explique Shadia, 40 ans et dyslexique. 

Autocensure, manque de compétences, mauvaise volonté...

Après des études dans le domaine de l'audiovisuel, Shadia (qui travaille désormais dans une coopérative) a décroché un emploi dans l'univers de la télévision. Si son job nécessitait principalement des compétences techniques, elle a fini par le quitter après un burn-out, plus ou moins directement lié à sa dyslexie. 

"Cela m'arrivait de poser des questions à mes supérieurs, si je ne comprenais pas certaines choses qu'on me demandait de faire. Leurs réactions étaient parfois violentes, on me reprochait de me mêler de choses qui ne me concernaient pas. Mais, moi, j'avais besoin d'une vision globale pour comprendre les tâches qu'on me confiait. J'ai souvent l'impression d'analyser un problème 'à l'envers'. Je procède systématiquement d'une manière différente que ce qu'on attend ! Du coup, on pense que je n'ai pas compris la consigne", explique-t-elle. 

Les expériences respectives de Fabienne et de Shadia illustrent une tendance fréquente à interpréter l'attitude d'une personne qui choisit de procéder différemment dans sa manière de travailler comme de la "mauvaise volonté" ou encore un "manque de compétence".

Des phénomènes stigmatisants qui desservent non seulement les personnes dyslexiques, mais aussi les entreprises, considère Valérie Delande. "Les dyslexiques ont de nombreuses qualités qui les rendent précieux pour les entreprises. Leurs capacités à écouter les autres, leurs valeurs humaines, leur sens du détail et de l'analyse pourraient vraiment faire avancer les équipes. Sans parler de leurs immenses capacités d'adaptation et de résilience, liées aux années de difficultés qu'ils rencontrent depuis l'enfance." 

Un logo pour signaler et assumer sa dyslexie 

Souvent, pour combattre des discriminations (à fortiori celles liées aux handicaps "invisibles"), l'un des leviers les plus efficaces consiste à... parler. "Assumer sa dyslexie aide beaucoup à acquérir de la confiance en soi. C'est bien entendu plus facile chez les adultes. Les nouvelles générations donnent aussi l'exemple, elles s'affirment davantage, osent parler de leur handicap", constate Valérie Delande. 

La référence la plus évidente de ces "nouvelles générations de dyslexiques assumés" est sans doute celle de Justine Vilgrain, dyslexique âgée d'une trentaine d'années, qui a eu la bonne idée de créer le logo "Certified Dyslexic" afin d'encourager l'inclusion des dyslexiques au travail. 

"Cela fait quelques mois que je teste ce logo et je constate que le contact professionnel s'établit beaucoup mieux. On n'est plus jugé sur comment on écrit, mais sur ce que l'on dit !", confirme Shadia.

"Maintenant, chaque fois que j'écris un mail, je précise à la fin du mail que toute faute est due à mon handicap dysorthographique. Cette petite phrase passe super bien, les gens qui se trouvent dans la même difficulté que moi me remercient pour cette initiative", s'enthousiasme Fabienne, qui s'est inspirée à sa manière de la démarche de Justine Vilgrain. 

Parler de sa dyslexie, essayer de faire comprendre ses spécificités, les valoriser... Une première étape pour une meilleure intégration des dyslexiques dans le monde du travail. À condition, bien sûr, que les entreprises suivent la cadence. 

Relaxnews
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