Un an après le Grand Confinement, que reste-t-il des utopies du "monde d'après"?

  • Dans une consultation citoyenne menée par Sciences-Po entre avril et juillet auprès de 5.700 personnes, 46% des répondants évoquaient la priorité à une consommation "raisonnée", privilégiant circuits courts et production locale.
    Dans une consultation citoyenne menée par Sciences-Po entre avril et juillet auprès de 5.700 personnes, 46% des répondants évoquaient la priorité à une consommation "raisonnée", privilégiant circuits courts et production locale. sanjeri / IStock.com
Publié le

(AFP) - La mise à l'arrêt de la plupart des activités lors du confinement décrété mi-mars 2020 en France a suscité une effervescence utopique inédite, avec des appels à engager la transformation écologique du pays, mieux reconnaître certains métiers ou réguler la mondialisation.

Qu'en reste-t-il un an après?

Davantage d'écologie

Les confinements mondiaux et leurs conséquences sur le commerce ou l'industrie ont entraîné une chute brutale de 7% des émissions de CO2 en 2020, selon l'Onu. Insuffisant, prévient-elle: il faudrait les réduire de 7,6% par an jusqu'à 2030 pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C.

De l'avis de nombreux économistes, la réduction des voyages, en particulier d'affaires, constitue un acquis durable du "monde d'après" -- et peut-être le seul.

Pour Claudia Sénik, professeur à la Paris School of Economics, "tous ces trucs absurdes, comme de voyager pour aller à une conférence qui ne dure qu'un jour, je crois que c'est fini".

L'abandon de l'extension de l'aéroport de Roissy illustre cette prise de conscience.

"Je pense que la crise ne laissera pas de changement révolutionnaire. Une moindre utilisation des transports aériens, un recours accru du télétravail: oui, mais ça n'est pas une révolution", nuance auprès de l'AFP Olivier Blanchard, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Consommer autrement

Mi-mai, une centaine de personnalités et d'élus de gauche avaient appelé dans une tribune à "tourner la page du productivisme", la pandémie ayant révélé "l'impasse des modes de consommation actuels".

Dans une consultation citoyenne menée par Sciences-Po entre avril et juillet auprès de 5.700 personnes, 46% des répondants évoquaient la priorité à une consommation "raisonnée", privilégiant circuits courts et production locale.

"L'écologie post-Covid 19 est devenue l'affaire de chacun", relevaient les auteurs de cette enquête.

Mais aussitôt le confinement levé, la consommation des ménages a rebondi, permettant à la France d'afficher une croissance de 18,5% au troisième trimestre. Idem en décembre, où Amazon a enregistré des ventes historiques pendant la période promotionnelle du Black Friday.

Et cette demande a notamment profité à la Chine, à l'égard de laquelle le déficit commercial français s'est encore creusé en 2020.

La prix Nobel d'économie Esther Duflo juge "normal" ce phénomène de "rattrapage" de la croissance, et pas "forcément" incompatible avec des arbitrages en faveur de l'écologie et de moindres inégalités.

Relocaliser les productions

La pénurie de masques ou d'anesthésiants a mis en lumière l'ampleur de la dépendance française. La nécessité de recouvrer la maîtrise des "chaînes de valeur" mondiales est devenue une priorité des citoyens comme du gouvernement, dont le plan de relance de 100 milliards d'euros est en grande partie consacré à l'industrie.

Il ne s'agit pas tant de relocaliser que de s'assurer que les productions nouvelles se feront en France ou en Europe.

"Autant chez les Américains cette crise a montré une défaillance de leur modèle social, autant chez nous elle a montré une défaillance de notre modèle d'innovation", explique à l'AFP l'économiste Philippe Aghion, rappelant que l'Union européenne a investi trois fois moins dans la recherche d'un vaccin que les Etats-Unis.

Ce disciple de Joseph Schumpeter plaide pour un capitalisme combinant innovation et protection.

La crise a en effet redonné une place centrale aux Etats, et réhabilité "le rôle de l'action publique" face au courant le plus libéral de l'économie, souligne Esther Duflo.

Travail

La demande de télétravail "est la véritable révélation de la crise sanitaire et des revendications citoyennes post-Covid 19", soulignent les auteurs de l'enquête de Sciences Po.

Travail à distance et visioconférence permettent un "nouvel équilibre entre vie privée et vie professionnelle", mais aussi de limiter les déplacements, illustrant la "recherche d'une nouvelle sobriété".

Après des mois de télétravail imposé, un sondage CSA publié début février montre ainsi que le nombre de jours télétravaillés par salarié a plus que doublé, pour atteindre 3,6 jours par semaine fin 2020.

Autre attente forte, une meilleure reconnaissance des travailleurs en première ou deuxième ligne - soignants, livreurs, caissiers, éboueurs - dont l'utilité sociale est souvent inversement proportionnelle au salaire.

Primes exceptionnelles, augmentation de 183 euros pour les personnels des hôpitaux et des maisons de retraite: quelques engagements concrets ont déjà été pris.

Une mission, lancée en novembre par le ministère du Travail, se penche aussi sur la valorisation et la rémunération de ces travailleurs.

Partout, les lignes bougent. Selon une décision de la Cour suprême britannique vendredi qui pourrait faire jurisprudence pour l'ensemble de la "gig economy" (l'économie des petits boulots), les chauffeurs Uber devraient bénéficier d'un salaire minimum et de congés payés.

Relaxnews
Voir les commentaires
Réagir

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?