Aveyron : "Mon grand-père semait à la main, maintenant, des GPS s’en chargent"

  • Un dialogue à bâtons rompus entre de futurs agriculteurs.
    Un dialogue à bâtons rompus entre de futurs agriculteurs. Repro CP
Publié le , mis à jour

Élève de première en baccalauréat professionnel spécialité "conduite et gestion de l’entreprise agricole" (CGEA) au lycée La Roque à Onet-le-Château, tous se destinent à s’installer ou reprendre une activité agricole dans les prochaines semaines. Alternants, ils cumulent déjà une importante expérience "de terrain". Mais qu’est-ce qui motive ces jeunes à se lancer dans une agriculture en proie à des évolutions structurelles de taille ? Qu’en disent leurs parents, qu’ils soient agriculteurs ou pas ? Nous avons lancé la discussion, dont ils se sont emparés en classe, et dont voici pêle-mêle leurs réflexions et échanges.

Quel est votre projet d’installation ?

Alexandre - Moi, j’ai comme projet de m’installer sur la ferme de mon père, à Montpeyroux. Il élève des vaches laitières, et je voudrais développer aussi des cochons fermiers. Mon père m’y encourage, même si je vois déjà que nous avons des approches différentes du métier.

Julien - Mon père aussi est installé en vaches laitières à Castelmary, près de Naucelle. Mais lui ne m’encourage pas du tout à prendre sa suite parce que les cours du lait de vache ne sont pas viables. C’est une filière vraiment fragilisée.

Alexandre - Ça dépend à qui tu vends ! Les coopératives qu’on a en Aveyron, que ce soit Jeune Montagne ou Roquefort, sont intéressantes.

Evan - Moi je suis de Millau, et justement je voudrais faire des brebis laitières pour Roquefort. Mes parents ne sont pas agriculteurs mais j’ai commencé un stage chez l’un de leurs amis, et ils m’encouragent maintenant.

Camille - Moi je voudrais m’installer avec mon père qui fait des bovins allaitants à Laguiole, mais tout se casse la gueule. Ça me fait peur. Je voudrais diversifier en ajoutant un élevage de chevaux de course.

Que pensez-vous de l"agribashing" ? Le ressentez-vous ? Vous inquiète-t-il ?

Tom - Il prend de l’ampleur, c’est certain.

Alexandre - Pas sûr que ça ira plus loin. Ça va même peut-être s’inverser.

Tom - Le problème c’est que les associations qui accusent l’agriculture de tout, de polluer, de maltraiter les animaux, elles sont très fortes sur les réseaux sociaux.

Mathis - C’est surtout qu’elle prenne le petit pourcentage d’éleveurs qui déconnent. C’est comme dans tous les métiers, y a des gens qui déconnent.

Corentin - Mais c’est pas ça l’agriculture. La vraie.

Mattéo - Les gens ne se rendent pas compte que sans nous, le pays ne tournerait pas.

Corentin - Les images choc marquent les consommateurs qui ne retiennent que ça. C’est comme les nouveaux vegans, chacun peut bien manger ce qu’il veut, mais n’importer que des végétaux du Brésil, c’est loin d’être plus vertueux que notre élevage à nous. On est toujours incités à produire plus, et on nous critique pour ça. L’important, c’est de changer de regard et de faire venir les gens à la ferme.

Tom - Y a bien des agriculteurs qui essaient.

Enzo - Moi je dirais qu’il faut rester passifs face aux attaques.

Alexandre - Les gens commencent à vouloir de bons produits, à être prêts à payer le prix juste. Le Covid l’a montré.

Franck - C’est déjà oublié ça ! Tout le monde a repris ses habitudes, d’acheter le moins cher et de râler quand même contre les "petits" agriculteurs.

Corentin - Ma sœur, elle est étudiante, ne, elle prend que les trucs les moins chers.

Evan -  Mais même ceux qui auraient les moyens, ils s’en moquent.

Enzo - Le problème aussi c’est que si tous les agriculteurs s’engouffrent dans la vente directe à la ferme, comme c’est la tendance, il n’y aura plus d’export. Tout va être déréglé.

Mathis - Tu vas à Montpellier juste, ils ne connaissent pas notre métier. Même un tracteur ils l’appellent camion.

Jonathan -  Je supporte mal d’entendre que les agriculteurs polluent par des gens qui mangent des steaks de soja. Si l’on compare la pollution causée pour un kilo de viande par rapport à celle de ces produits importés et transformés, c’est incomparable. C’est l’Amazonie qui en témoigne le mieux.

Quel regard portez-vous sur la différence générationnelle entre vous et vos parents s’ils étaient agriculteurs ?

Alexandre - Mon grand-père a commencé avec un tracteur de 15 chevaux, alors forcément y a un décalage. Il comprend mal cette évolution. Et d’ailleurs je vois aussi avec mon père que nous n’abordons pas le métier de la même façon. Je n’arrive pas à dire sur quoi exactement, mais y a des prises de bec.

Mathis - Heureusement que ça évolue !

Enzo - Oui mais là ça a été super vite. Presque trop vite. T’imagines ? Mon grand-père aussi il semait à la main, et maintenant ce sont des GPS qui s’en chargent.

Franck - Cette évolution, c’est aussi elle qui nous permet d’avoir un autre rythme de travail. Aucun jeune n’est prêt à reproduire le schéma même de nos parents.

Jonathan - Au lycée, on apprend à favoriser la qualité à la quantité, à planter des haies. Par rapport à nos parents qui se sont lancés souvent sans études, nous avons un parcours différent et nous abordons tous ces changements pour mieux les appréhender.

Dans ce contexte, que l'on sait compliqué et vous le dites, vous avez quand même envie d'y aller, de vous installer. Pourquoi ? Elle vous vient d'où, cette énergie ?

Tom - Quand j’ai dit à mon patron que je voulais m’installer, il n’y croyait pas.

Mattéo - Le plus dur, c’est de ne pas pouvoir se projeter parce que les cours des prix changent tout le temps. On ne sait pas de quoi sera fait demain. Surtout quand on veut s’installer hors cadre familial. Partir de rien, sans bâtiment, ni terre travaillée ni production, c’est un investissement hors de portée.

Tom - Ça dépend du projet.

Evan - T’en trouveras des fermes à la vente !

Jonathan - Oui mais je connais des jeunes qui n’ont pas obtenu de prêt bancaire pour s’installer. Comment tu fais sans prêt ?

Mathis - Faut pas se voiler la face : hors cadre, c’est impossible. Juste le coût du matériel, c’est super cher.

Mattéo - En plus d’être mal payés, le matériel ne fait qu’augmenter.

Evan - J’ai dit à mon patron que je voudrais bien intégrer son Gaec, mais lui me pousse plutôt à poursuivre les études, à faire un BTS ou même à me spécialiser. Il me dit d’être contrôleur laitier, que c’est moins de contraintes.

Tom - Mes parents ne sont pas du tout rassurés de me voir partir dans cette voie, parce qu’ils ont plein de préjugés en tête. Notamment que c’est mal payé, qu’il n’y a aucune vacance.

Mattéo - Qu’un agriculteur se suicide tous les deux jours aussi, en France !

Camille - Pourtant, en se diversifiant et en développant des productions à cycle court, comme la volaille ou le cochon, on peut en vivre.

Corentin - On la choisit cette vie surtout !

Alexandre - Faut être passionné, et on l’est. Autrement, sans passion, ce n’est pas acceptable.

Jonathan - Maintenant, et tant qu’il y a encore des jeunes motivés pour prendre la relève, il faudrait penser à sauver durablement l’agriculture. Aujourd’hui, on nous reproche de ne vivre que sur des primes comme si c’était la cerise sur le gâteau.

Mattéo - Alors que sans prime aujourd’hui, aucune agriculture n’est viable en France.

Jonathan - On revient à la question du prix du produit. Quand on voit les coûts de production énormes que l’on a, c’est difficile.

Alexandre - D’où l’urgence d’évoluer, de trouver des solutions pour ne pas être esclave de nos fermes.

 

Propos recueillis par Lola Cros
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