Dans un hôpital psychiatrique, poésie et danse comme catharsis

  • Psychiatrie : à L'Espace Phare, hôpital de jour du XVe arrondissement de Paris géré par l'association de santé mentale "Les Ailes déployées", la poésie est "une clé qui ouvre une porte" contre la détresse.
    Psychiatrie : à L'Espace Phare, hôpital de jour du XVe arrondissement de Paris géré par l'association de santé mentale "Les Ailes déployées", la poésie est "une clé qui ouvre une porte" contre la détresse. ANAHIDE MERAYAN / AFPTV / AFP
Publié le , mis à jour

(AFP) - Dans une salle, un visage s'éclaire à l'écoute d'un poème de Baudelaire. Françoise n'est pas membre d'un club de lecture mais une patiente d'un hôpital psychiatrique où un théâtre mène des "consultations" artistiques auprès des plus fragiles en temps de pandémie.

Depuis mars 2020, le Théâtre de la Ville a engagé, et rémunéré, plus d'une centaine de comédiens, danseurs, musiciens, mais aussi scientifiques pour des expériences pas comme les autres.

Des "consultations téléphoniques" ont été mises en place au premier confinement - plus de 15.000 personnes ont été appelées pour écouter un poème -, mais le concept a évolué depuis novembre avec des consultations "en présentiel" dans des hôpitaux, des centres pour sans-abris ou des écoles. Le succès est tel qu'il a fait des émules dans d'autres pays.

A L'Espace Phare, hôpital de jour du XVe arrondissement de Paris géré par l'association de santé mentale "Les Ailes déployées" et accueillant surtout des cas de dépression, la comédienne Isabelle Jeanbrau entame avec Françoise une conversation sur la pluie et le beau temps.

- "Vous faire voyager" -

"J'habite dans un quartier du XIIIe, il y a beaucoup de tours, pas beaucoup de verdure", se plaint Françoise, 79 ans. La "médecin-poète", en blouse blanche, feuillette son classeur et choisit "L'Offrande à la nature", de la Française Anna de Noailles. "C'est pour vous faire voyager un peu", lui dit-elle.

La lecture est ponctuée d'interjections enchantées de la patiente. "Elle a compris ce que j'aime, je n'aurais pas trouvé les mots. J'ai été ravie", affirme-t-elle à l'AFP.

Au fil de la conversation, Françoise s'épanche, raconte son enfance à Vichy, ses années de couturière chez Chanel, sa "déprime" en raison du Covid-19.

Pour lui donner une "image" de son ancien métier, la comédienne lui lit "Avec ces vêtements ondoyants et nacrés" de Baudelaire. "C'est comme quelqu'un qui me lit", s'enthousiasme Françoise. Avant d'ajouter en riant: "Si vous lisez ça à tout le monde, il n'y aura plus de fous!"

"C'est super émouvant quand les gens (ont) l'impression que le poète a écrit pour eux", affirme à l'AFP la comédienne. Une expérience qui la console aussi. "Ça donne le sentiment d'exister à une époque où on (les artistes) est totalement bâillonnés, tout à coup on se sent essentiel".

Au téléphone, l'émotion est encore plus forte, avec des personnes en larmes. "Ce n'est pas une séance de psychanalyse pour autant", nuance la comédienne.

- "Un cadeau" -

Dans une autre salle, la patiente Isabelle fait face à Mahmoud El-Haddad, danseur égyptien installé en France.

"Vous allez danser la salsa? Ça me rappellera ma jeunesse", lance cet ex-mannequin chez Ted Lapidus qui affiche son côté gouailleur. Après un échange émaillé d'éclats de rire, l'artiste improvise une danse sur Summertime de Janis Joplin.

"J'ai fait en sorte de bien me détendre et en même temps de faire rigoler ce jeune homme. Ça fait plaisir", dit-elle à l'AFP.

Pour Manuela Centrone, art-thérapeute à l'Espace Phare, "c'est comme recevoir un cadeau".

Le directeur du Théâtre de la Ville, Emmanuel Demarcy-Mota, qui avait eu cette idée bien avant la crise, se dit presque dépassé par le succès de l'initiative - qui se fait désormais dans 23 langues - notamment après la troisième vague.

"Il y a un partenariat avec le Teatro della Pergola en Italie, un en Allemagne, la Slovénie vient de démarrer, le Portugal aussi et nous discutons avec un théâtre à New York et neuf pays d'Afrique", dit-il à l'AFP, précisant que des week-ends poétiques seront organisés dans les parcs et jardins de Paris à partir de la mi-mai.

"On a eu des expériences touchantes comme cette dame de Bretagne qui a fait 60 consultations et est devenue connue de tous; un autre monsieur, quand on l'a appelé pour son 15e rendez-vous, était décédé entretemps. Son fils nous a demandé quand même de lire le poème", précise le directeur.

"Ce sont des moments d'humanité qui nous permettent de garder espoir".

Relaxnews
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