Toulouse : 21 septembre 2001, AZF explose

  • L’usine de pétrochimie a explosé à 10 h 17, un cratère de 70 m de long et 40 m de large se forme : en cause, le nitrate d’ammonium.
    L’usine de pétrochimie a explosé à 10 h 17, un cratère de 70 m de long et 40 m de large se forme : en cause, le nitrate d’ammonium. MAXPPP - NICOLAS AUER
  • La terrible explosion a fait des milliers de blessés autour du site. 
    La terrible explosion a fait des milliers de blessés autour du site.  MAXPPP - NICOLAS AUER
  • Le chaos, et de nombreux blessés, sur le périphérique toulousain après le drame.
    Le chaos, et de nombreux blessés, sur le périphérique toulousain après le drame. MAXPPP - DIDIER POUYDEBAT
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Le pire accident industriel de l’après-guerre survient dans l’usine d’engrais azotés situé au sud de Toulouse. Le récit de la catastrophe qui a fait 31 morts, des milliers de blessés, de lourds dégâts et qui a traumatisé une région.

Vendredi 21 septembre 2001, 9 h, Paris

Jacques Chirac, président de la République et son Premier ministre Lionel Jospin font un dernier point, avant de se rendre à Bruxelles. L’Europe va prendre position après les attentats de New York. En cette période de cohabitation, les deux hommes sont sur la même longueur d’onde : fermeté absolue contre le terrorisme, sans insulter le monde arabo-musulman. Le programme va exploser.

9 h, usine AZF

L’employé d’un sous-traitant d’AZF a balayé le hangar 335. Il charge un tas de poussières blanches dans une benne. Il pense qu’il s’agit de nitrates. A-t-il ramassé du chlore ? Il n’a pas vu de sac de chlore, jurera-t-il aux enquêteurs. Pourtant, des sachets de produits chlorés passaient dans ce hangar…

9 h 45, usine AZF

L’employé demande à son supérieur ce qu’il fait du contenu de la benne. "C’est du nitrate ?" "Oui", répond l’employé. "Alors, tu le mets avec les nitrates déclassés au hangar 221." Le scénario retenu par la justice, c’est qu’il y avait aussi du chlore dans cette benne. C’est ce qui a constitué le “sandwich” explosif dans le box du hangar 221. La benne en question n’a jamais été retrouvée.

10 h 17, usine AZF et Toulouse

Une explosion anéantit l’usine et ravage la moitié de Toulouse. Les 300 tonnes de nitrates du hangar 221 viennent de sauter. Des milliers de mètres cubes de terre, arrachés du cratère, forment un nuage brun gigantesque. Le choc est enregistré sur les sismographes à des centaines de kilomètres de là. 3,4 sur l’échelle de Richter. Une trentaine de personnes sont tuées sur le coup dans l’usine.

10 h 20, périphérique sud

Les automobilistes sortent peu à peu de leur voiture. Ils ont aperçu un éclair, puis le nuage. Leur véhicule a été projeté dans les airs, avant de se fracasser sur le bitume. Devant eux, le spectacle apocalyptique d’une usine totalement ravagée.

10 h 20, autour d’AZF

Aux alentours, des magasins ont été soufflés. Dans l’un d’entre eux, un client a trouvé la mort. Il y a beaucoup de blessés. Le dépôt des autobus a volé en éclats. L’hôpital psychiatrique Marchant a été transpercé par l’onde de choc. Au lycée Gallieni, un morceau de tôle arraché à l’usine est retombé sur un lycéen. Tué sur le coup.

10 h 20, à AZF et à la SNPE

Les employés des deux usines ferment les vannes des produits les plus dangereux, comme le phosgène, à la SNPE. Ce gaz très toxique avait été utilisé pendant la Guerre de 14-18 comme gaz de combat. Une fuite pouvait causer des centaines, voire de milliers de morts.

10 h 20, en centre-ville

Il n’y a plus une seule vitre dans la plupart des grandes artères du sud de Toulouse. Chacun pense à un attentat. Le téléphone ne marche plus. C’est le chaos.

10 h 25, La Reynerie

Dans une école de ce quartier populaire, les enfants se sont mis à courir dans la cour de récréation. Il y a des cris et des pleurs. On confine dans les toilettes… On se met des mouchoirs mouillés sur le nez. Dans les cités alentour, il n’y a plus aucune fenêtre, plus d’électricité.

10 h 40, sur les routes

Le périphérique est bloqué par des véhicules mâchés par l’explosion. Des milliers de Toulousains cherchent à fuir. Le métro est arrêté. On craint le nuage, les gaz, le phosgène de la Poudrerie.

10 h 45, Paris

Les premières informations commencent à tomber. L’État est en alerte.

10 h 45, zone sud

C’est une ville de zombies. Dans une poussière qui colle à la peau et aux vêtements, des dizaines de sinistrés errent dans les rues. Ils ont le visage en sang, des coupures occasionnées par la chute des vitres. Ils déambulent, parfois sans but. Des tympans sont défoncés, Toulouse va devenir une ville de sourds.

10 h 45, usine AZF

Il ne reste plus rien autour de ce qui était le hangar 221, qu’un cratère énorme. L’usine est un champ de ruines, comme ravagé par un bombardement. Dans un chaos de poutres tordues, de tôles froissées et de gravats, les survivants s’entraident. Au fil des minutes, les pompiers, les médecins arrivent et prennent le relais.

10 h 50, vu du ciel

Le nuage est retombé en une fine pluie marron. "Ce sont des boues acides !" "C’est cancérigène !" "C’est un produit toxique, il ne faut surtout pas en respirer !" Sur la zone sud, cette averse piège les habitants. Le nuage, composé de la terre soulevée, mais aussi d’oxyde d’azote et d’ammoniac, a causé des irritations à la gorge et au nez. Pas de lésions graves.

11 h, le plan rouge

Quarante-trois minutes après l’explosion, le plan rouge est déclenché. Tous les services de secours sont sur le pied de guerre. Le patron du Samu, le Pr Virenque, était à Paris, il a pris le premier avion pour revenir diriger les secours. Le maire de Toulouse, également médecin, Philippe Douste-Blazy coordonne les manœuvres.

12 h, sur la “scène de crime”

En fin de matinée, le procureur de la République saisit le Service régional de police judiciaire de Toulouse pour mener l’enquête. Le patron de la PJ, le commissaire Marcel Dumas et son adjoint, le commissaire Robert Saby, débarquent dans les décombres encore fumants. D’abord, ils sont stupéfiés par l’étendue des dégâts. Ensuite, ils sont furieux : sur leur “scène de crime”, tout le monde se promène, pompiers, sauveteurs, gendarmes, employés, électriciens, journalistes… D’autant que dans la soirée, et sans en aviser la PJ, la commission d’enquête interne de Total ira sur les lieux mener ses propres investigations jusqu’au hangar 335 : et si le maudit mélange chlore-nitrate était né dans ce lieu précis ?

13 h, les images

Les premières images sont diffusées dans les journaux télévisés. Blessés dans la poussière du périphérique, gros plan sur les destructions massives, premiers témoignages ensanglantés et sidérés et premières interrogations sur l’origine de la catastrophe.

15 h 30, devant AZF

Le Président Chirac sort de la voiture officielle, manifestement stupéfié. Il est accompagné par le maire de Toulouse, Philippe Douste-Blazy.
Lionel Jospin et Jacques Chirac évoqueront, avec prudence, la thèse de l’accident.

16 h, dans les hôpitaux

Les hôpitaux de la ville sont débordés. Les cliniques viennent à la rescousse pour les urgences qui ne peuvent être traitées ailleurs. Enfin, les hôpitaux des villes de la région, Carcassonne et Albi, ouvrent leurs services aux blessés.

17 h, usine AZF

Daniel Van Schendel vient de rentrer de toute urgence du palais de justice de Bayonne. Ce spécialiste de la pyrotechnie intervient auprès des tribunaux dans les affaires d’incendies ou d’explosion. Il est le tout premier expert à se rendre sur place. Une longue enquête commence.

20 h, Toulouse

La ville compte ses morts. Des blessés, par centaines. Des dégâts ? Il y en aura pour des milliards…     
 

Ce mardi, trois cérémonies qui s’ignorent


La vingtième commémoration de la catastrophe d’AZF, ce mardi à Toulouse, verra se répéter un scénario devenu immuable qui, à l’heure du souvenir et de l’hommage aux morts, rappelle la division engendrée par ce drame. Ce 21 septembre verra, comme les précédents, se dérouler trois cérémonies distinctes : une officielle, organisée par la mairie, sans prise de parole, et deux autres qui s’opposent, celle d’une majorité d’anciens salariés d’AZF puis celle de sinistrés. Cette année, la CGT appelle les Toulousains à un rassemblement "massif". Comme elle demande à ceux qui ne pourront pas se libérer « de cesser toute activité et de  se rassembler sur le lieu de travail à 10 h 17".

Dominique Delpiroux
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