Mixité dans la tech : état des lieux avec la dirigeante de Willa

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    Mixité dans la tech : état des lieux avec la dirigeante de Willa
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Depuis 2005, Willa aide les femmes à se lancer dans l’entrepreneuriat dans la tech en les accompagnant et en réalisant des actions de sensibilisation à la parité femmes-hommes. Nous avons rencontré sa déléguée générale, Flore Egnell.   

En France, Seulement 10 % des entrepreneurs de la tech sont des femmes, d’après la déléguée générale de Willa, Flore Egnell. En 2005, elles ne représentaient que 5 % des entrepreneurs du secteur. C’est ce constat qui a poussé 17 femmes à créer Willa : une association à but non lucratif qui porte le projet d’atteindre la parité entrepreneuriale dans la tech. Pour ce faire, elle agit en deux temps. D'abord en accompagnant celles qui souhaitent passer de l'idée à l'action. Ensuite en sensibilisant les pouvoirs publics et grands groupes à l’importance de plus de mixité dans la tech.

Évolution de 5 à 10% des femmes dans la tech depuis 2005

Big média : Seulement 10 % de femmes entreprennent dans la tech. Comment expliquer ce chiffre ?

Flore Egnell : Il y a plusieurs raisons. Les femmes, dans un premier temps, ne se sentent pas légitimes. Notre éducation nous pousse à rester à notre place. Nous avons été conditionnées à prendre soin des autres. La plupart d’entre nous n’ose pas s'informer ou se dire que c’est possible. Par exemple dans la tech, les hommes se jugent légitimes de postuler à une offre dès lors qu’ils maitrisent 25 à 40 % des compétences demandées, tandis qu’une femme arrive au même constat lorsqu’elle évalue en maitriser 80 %. Dans un second temps, on constate un problème de société. Dès qu’une femme atteint un niveau élevé dans l’entreprise ou qu’elle a le courage d’entreprendre, on lui fait comprendre qu’elle a eu de la chance et que c’est un milieu d’hommes. Les mentalités doivent changer pour laisser la place à celles qui veulent travailler ou entreprendre dans la tech.

BM : Percevez-vous une évolution ces dernières années ?

FE : Oui. En 2005 il n’y avait que 5 % de start-uppeuses dans la tech, aujourd’hui nous sommes 10 %. Mais 5 % en 17 ans, c’est une progression trop lente. On observe une augmentation plus rapide dans les équipes mixtes, qui comptent une femme cofondatrice. En revanche, dans le Next 40, il n’y a pas de femmes. Et si l’on sort de la tech, seulement 3 femmes siègent au CAC40. On constate une absence totale de femmes dans les instances de direction. Le problème, c’est que ça entraîne des retombées énormes. Il faut créer une boucle vertueuse pour sortir de ce cercle vicieux.

BM : Nous entendons beaucoup parler des retombées négatives dues au manque de mixité dans l’industrie. Qu’en est-il de la tech ?

FE : Dans la tech comme dans l’industrie, on observe des répercussions énormes du manque de mixité. Dans les années 70, les tests pour les ceintures de sécurité ont été réalisés par et pour des hommes. Statistiquement, les femmes avaient 60 % de risque en plus de mourir lors d’un accident. Cela a été un peu rectifié mais il y a encore des différences de statistiques pour les hommes et les femmes. A l’époque, les ingénieurs n’ont pas pensé à mettre un mannequin au gabarit plus petit, chose qui ne serait pas arrivée si les effectifs avaient compté des femmes.

Il se passe la même chose dans la tech avec l’intelligence artificielle par exemple. Les algorithmes sont nourris par des hommes et cela écarte toute une partie de la population. Si la tech n'est composée que d'hommes blancs de 35 à 50 ans, elle ne sera faite que pour eux. Google translate, par exemple, ne reconnaît pas les mots français au féminin comme entrepreneure. Dans la e-santé, il y a encore de nombreuses inégalités. Nous sommes persuadés que les AVC sont plus courants chez les hommes, alors que le risque de mortalité est 50 % plus élevé chez les femmes. Malheureusement, on sait moins le reconnaître car on l’a moins étudié.

Mixité dans les conseils d’administration : la France sur le podium des pays européens

BM : De quelle manière les pouvoirs publics œuvrent-ils pour réduire ces écarts ?

FE : Il existe des lois comme la Loi Copé-Zimmermann, qui a d’ailleurs fêté ses 10 ans l’an dernier, et qui impose notamment 40 % de femmes dans les conseils d’administration. Dans les faits, nous sommes un tout petit peu au-dessus et la France est un des pays européens à avoir le plus de mixité dans les conseils d’administration. En 2021, la loi Rixain est entrée en application. Cette dernière impose des quotas dans les instances dirigeantes des comités exécutifs. On se rend compte que si l’on ne met pas en place ce type de législations, rien ne bouge. Pour les entrepreneures, c’est plus compliqué. Il n’existe pas de dispositifs dédiés aux femmes qui veulent se lancer. Mais on remarque l’existence de quelques fonds d’investissement qui financent des entreprises avec au moins une co-fondatrice dans l’équipe dirigeante, comme Leia capital, un fonds de business angels. On voit également émerger plusieurs réseaux d’accompagnement comme Willa.

BM : Comment accompagnez-vous les porteuses de projets et entrepreneures ?

FE : Nous les accompagnons avec de l’expertise sur le secteur de la tech et du numérique. Nous leur offrons également l’accès à tout un réseau pour les aider à se développer. Elles peuvent solliciter des experts, des coachs et bénéficier d’offres de partenaires. Echanger entre pairs aide énormément : partager ses joies et ses difficultés avec des femmes dans la tech qui comprennent tout cela, c’est un vrai booster. Nous proposons une quinzaine de programmes d’accompagnement répartis en trois formats : " émergence " pour aider les femmes à passer à l’action, " accélération ", pour aider les entrepreneures qui ont une idée précise mais qui n’ont pas encore monté leur business et enfin un format " croissance " pour les femmes qui ont déjà créé leur entreprise. Dans tous les projets innovants que l’on accompagne, il faut au moins une cofondatrice et qu’elle ait un vrai pouvoir de décision dans l’entreprise. Nous observons de belles retombées : avec le programme " émergence ", 30% des femmes créent véritablement leur entreprise derrière. Avec " accélération " et " croissance " nous observons un taux de pérennité de 75 % à 5 ans. Les femmes ont envie, il faut juste les aider !

BM : Qui d’autre a un rôle à jouer pour favoriser la parité hommes-femmes dans la tech ?

FE : Depuis notre enfance, de l’école maternelle aux études supérieures, tout le monde a un rôle à jouer, y compris nos parents. Déjà en parlant du sujet, en montrant qu’il est possible de se lancer dans des carrières de la tech et dans le digital. Je pense que le milieu de l’enseignement supérieur est décisif. Il faudrait mettre des quotas dans les écoles car on ne se lance pas dans la tech comme autodidacte. C'est important d'être formé pour ces sujets-là. Or, sans femmes dans les écoles, il n’y aura pas de femmes dans la tech… Il faut ici aussi créer un cercle vertueux.

En 2019, le Conseil de la Mixité et de l’Egalité Professionnelle a été créé dans l’industrie afin de remédier aux problèmes de parité dans le secteur.

Centre Presse Aveyron
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