Tribunal : cette ferme aveyronnaise aux 100 000 agneaux a-t-elle abusé des antibiotiques ?

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  • La SARL Grimal et ses 22 bergeries, sur les hauteurs de Rullac-Saint-Cirq.
    La SARL Grimal et ses 22 bergeries, sur les hauteurs de Rullac-Saint-Cirq. Images L214. -
Publié le , mis à jour

Père et fils Grimal ainsi que deux de leurs vétérinaires ont comparu de 14h30 jusqu'à 22h30 devant le tribunal de Rodez, ce mercredi.

Raymond Grimal aura bientôt 80 ans. Sous ses cheveux blancs neige, l'homme en paraît beaucoup moins. Son blazer bleu ciel et ses mocassins assortis lui offrent même une certaine prestance. Mercredi, lorsqu'il fut appelé à la barre du tribunal, il demande à la présidente "une petite précision". Elle durera plusieurs minutes et sonne comme un cri du cœur. "Cela fait plus de 50 ans que je suis dans l'élevage, je fus maire de mon village (Rullac-Saint-Cirq) à 26 ans, deux préfets sont venus chez moi car j'étais un exemple pour l'économie aveyronnaise alors me retrouver devant vous à mon âge, jamais je n'aurais imaginé cela. On est les Grimal ! On est reconnu de tous et je ne veux pas perdre mon honneur aujourd'hui". Et pourtant...

Les Grimal, comme dit Raymond, ce fut d'abord une fratrie qui, au beau milieu des trente glorieuses, se lance dans l'engraissage d'agneaux sur le territoire AOP du roquefort. À cette époque, le mot d'ordre est productivité. La petite ferme familiale se transforme. D'une bergerie, elle passe à une dizaine. Puis, Raymond invite son fils Johan, ingénieur agronome, à poursuivre les affaires. On ne parle plus d'élevage, mais d'industrie, même si les deux hommes préfèrent mettre "entre guillemets" ce terme. Chaque année, 100 000 agneaux passent par Parizot. La SARL Grimal est l'une des plus grandes fermes de France dans son domaine. Naturellement, la grande distribution lui fait les yeux doux. Dans les années 2000, un pacte est passé avec Intermarché et sa marque distributeur : Jean Rozé. "Des viandes françaises, labellisées et de qualité", en est son slogan. Chez les Grimal, la petite entreprise est plus que rentable et 200 fournisseurs de toute la région dépendent en partie d'eux. À Parizot, les dividendes sont à six chiffres, un tout autre monde que celui des élevages dits traditionnels comme l'Aveyron en compte par milliers...

Vidéo L214

Mais en juillet 2020, des caméras s'invitent dans les bergeries. De nuit. Ce sont celles de L214, celles que "redoutent tous les éleveurs". On y voit des agneaux entassés, ayant un accès difficile aux abreuvoirs et mangeoires. Certains boiteux, d'autres morts. En vérité, un agneau n'a que 0,4m2 pour lui, contre 0,5 dans la réglementation. Il ne voit pas le jour, "mais c'est normal : la race Lacaune est extrêmement fragile", souligne Raymond. Quant aux maladies, "c'est comme partout".

La vidéo nous plonge surtout dans un élevage intensif. Dans lequel "il faut être opérationnel", souligne Johan, le fils. La vidéo publiée, la justice se penche sur cette ferme aux 100.000 agneaux avec l'aide de la brigade nationale d'enquêtes vétérinaires et phytosanitaires (BNEVP), basée à Paris. Car plus que les mauvais traitements aux animaux, les doses "excessives" d'antibiotiques retrouvées dans les bergeries interrogent. On parle ici du Draxxin, qui permet de soigner des maladies respiratoires. En 2019, les Grimal en ont commandé 279 flacons pour un peu plus de 100.000€... "Une quantité hors de la raison", souligne l'un des enquêteurs, expliquant que les quantités d'aliments médicamenteux étaient également "d'un volume anormal". Selon ses calculs, seuls 15 flacons auraient pu soigner le cheptel.

Des agneaux "bourrés" aux antibios ?

Le tribunal et sa présidente Sylvie Rouanne s'interrogent : les agneaux Grimal sont-ils "bourrés" aux antibiotiques, faisant courir un risque de santé publique et d'antibiorésistance pour son consommateur ? À l’aide de vétérinaires "un peu légers", les éleveurs procédaient-ils à de l'automédication hors de tout contrôle ? Deux de ces vétérinaires, installés à Villefranche-de-Panat, étaient d'ailleurs eux également sur le banc des prévenus mercredi. Leur ordre national les a déjà poursuivis. "Quand M. Grimal commandait 50 flacons, je savais qu'il en avait besoin. On a affaire à un professionnel. Les quantités peuvent paraître excessives, mais tous les chiffres sont excessifs dans ce genre d'élevage", souligne l'un des deux médecins.

Le hic, c'est que les registres de soins ainsi que les protocoles n'étaient pas à jour, voire absents. On craint alors que les Grimal et leurs salariés injectent ce fameux Draxxin à tous les agneaux, alors qu'il est seulement prescrit pour les plus chétifs. Certains imaginent même plusieurs administrations durant les 90 jours d'engraissage des bêtes dans l'Aveyron avant qu'elles ne soient abattues... "Je n'ose même pas l'imaginer", répondra seulement l'enquêteur à ces interrogations. "Les enquêteurs se sont basés sur une posologie de base, mais dans les faits, c'est tout autre ! On a envoyé près de 1 000 000 d'agneaux pour Intermarché, vu les enjeux économiques, on ne se serait jamais amusé à tricher !", explique pour sa part Johan Grimal.

"On a prescrit des médicaments à tour de bras, sans contrôle"

Après plus de huit heures de débats, l'un des avocats des deux vétérinaires poursuivis, Me Alain Armandet du barreau de Montpellier, s'est voulu moins consensuel. "L214 s'est trompée de cible avec les Grimal. Il n'y a pas de maltraitances. Alors, on a construit un dossier avec des experts vétérinaires. Des sachants qui s'expriment bien et jouent aux petits chevaux dans le 16e arrondissement. Alors que les autres, les Grimal et les vétérinaires, ils sont au cul des vaches ! Et on veut nous faire croire qu'ils ont créé une association de malfaiteurs pour gagner de l'argent ? Dans ce dossier, il y a de l'idéologie. S'ils ne gagnaient pas autant, ils seraient restés tranquilles. Qu'il y ait des errements administratifs, je vous l'accorde. Mais arrêtons avec le formalisme à la française car on finit par se retrouver avec davantage de personnel administratif que de soignants dans nos hôpitaux."

Le procureur Bernard Salvador n'a pas tout à fait la même lecture. Pour lui, les légèretés sont "coupables". "On a prescrit des médicaments à tour de bras et il n'y a eu aucun contrôle. Les vétérinaires se rendaient deux fois par an sur l'exploitation ! Le temps, c'est de l'argent pour ces messieurs. Et donc, on se doit d'être opérationnel comme ils disent et on peut faire n'importe quoi", a-t-il souligné, avant de requérir des peines d'amendes pour chacun des prévenus : 10.000€ dont 5.000 avec sursis pour les deux vétérinaires et 5.000€ dont 2.500€ pour les éleveurs.

Le tribunal s'est laissé l'été pour décider et rendra sa décision le 14 septembre prochain, à 9 heures. Pour l'association L214, à la genèse de toute cette procédure, les réquisitions "sont symboliques". "Encore une fois, les animaux ont été les grands oubliés et leur souffrance complètement niée durant ce procès", a plaidé leur avocate, Me Hélène Thouy, rappelant que "la surmédication n'est que la conséquence des conséquences d'élevage intensif. Il y a un véritable danger pour la santé publique avec ce genre d'exploitations".

Il est 23 heures, la présidente Sylvie Rouanne clos les débats, "fatiguée". Raymond Grimal ne l'est pas. Il traverse la salle d'audience en courant pour rattraper l'enquêteur de la brigade vétérinaire. "Vous êtes scandaleux ! Nous sommes des travailleurs nous ! On se lève le matin jusqu'au soir pour nos agneaux !", lui lance-t-il, avant l'intervention de la sécurité...

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