"Il faut consommer français, encourager les circuits courts et la transparence dans les centrales d'achat", Karine Le Marchand au chevet des agriculteurs

Abonnés
  • Karine Le Marchand s'est intéressée à l'évolution de l'agriculture sur ces cent dernières années.
    Karine Le Marchand s'est intéressée à l'évolution de l'agriculture sur ces cent dernières années. M6 - Cécile Rogue
Publié le

Diffusé lundi 27 novembre 2023 sur M6, le documentaire coproduit et présenté par Karine Le Marchand "Familles de paysans, 100 ans d'histoire", retrace un siècle d’agriculture française à travers les témoignages de six familles d'exploitants et les dates clés de l'évolution d'une profession en perpétuelle mutation.

Lundi soir, a été diffusée votre nouvelle émission "Familles de paysans, 100 ans d'histoire". Comment est né ce nouveau projet, toujours autour du thème de l'agriculture ?

C'est M6 qui, historiquement, est très proche de l'agriculture, qui m'a proposé de faire un documentaire sur l'évolution de l'agriculture. J'ai immédiatement accepté cette proposition mais en leur indiquant qu'il fallait innover. Si on veut amener la plupart des gens à comprendre le message et l'évolution de l'agriculture, il faut sortir du documentaire classique, c'est-à-dire un documentaire à base d'archives et les interviews de chaise.

Deux ans de tournage ont été nécessaires

L'ADN de ce que je sais faire et de ce que fait également beaucoup M6, c'est le témoignage. C'est toujours très important de faire corréler les choses, les faits avec des souvenirs et les réalités des gens. Deux ans de tournage ont été nécessaires. 

Ce documentaire montre effectivement comment le métier d'agriculteur a évolué au fil des décennies à travers le parcours de six familles. Comment avez-vous procédé ?

On a d'abord beaucoup enquêté pour comprendre la révolution de l'agriculture depuis la Seconde Guerre mondiale. On a écrit notre documentaire avec toutes les thématiques que nous souhaitions voir aborder : la création de la Pac (politique agricole commune) ; la vache folle, la condition de la femme, etc.

On a reçu plus de 400 propositions en à peine 48 h

À partir de là, j'ai utilisé mes réseaux sociaux pour faire de l'appel à témoins. J'ai réalisé une vidéo. On a été assaillis tellement les gens avaient envie de témoigner de leur histoire de famille avec leurs archives personnelles. On a reçu plus de 400 propositions en à peine 48 h. On a appelé tout le monde. Au fur et à mesure, on cochait des cases. 

On voulait des éleveurs, des maraîchers, des céréaliers, de toute la France.

Quel message souhaitez-vous adresser aux personnes qui ne mesurent pas la détresse des agriculteurs ?

Ils vont comprendre à quel point les paysans sont dociles par rapport aux injonctions de l'Etat et de l'Europe, combien on leur a demandé de faire des efforts depuis l'après-guerre pour produire de plus en plus, devenir intensifs, agrandir leur ferme. 

Je trouve que l'on comprend tout à travers le documentaire et les sacrifices qu'ils font à titre personnel pour nourrir avec fierté les Français

Ils se sont retrouvés piégés dans un système qu'ils n'ont pas voulu. Je trouve que l'on comprend tout à travers le documentaire et les sacrifices qu'ils font à titre personnel pour nourrir avec fierté les Français.

Les cancers dus aux pesticides, l'endettement, le suicide, vous abordez des thématiques difficiles mais pourtant bel et bien réelles. Mais aussi le rôle des femmes. Quel regard posez-vous sur la place des femmes aujourd'hui dans l'agriculture ?

Le regard d'une fille née en 1968 et qui a les bras ballants devant tant d'injustice sociale. Aujourd'hui, 28 % des exploitations sont tenues par des femmes. À l’époque, la difficulté c'était d'être femme d'agriculteur. C'est-à-dire mélanger le lieu de travail et le lieu de vie, avoir des employés qui dormaient sur place et devoir gérer toute l'entreprise sans avoir de reconnaissance, de couverture sociale. 

Les femmes d'agriculteur étaient moins bien assurées que les tracteurs

Les femmes d'agriculteur étaient moins bien assurées que les tracteurs. Il faut donc s'imaginer leur vie de labeur. Elles aidaient à la ferme, elles nourrissaient tous les salariés, leurs enfants, tout cela dans un même lieu et sans aucune reconnaissance. C'est choquant.

Aujourd'hui, malgré les évolutions, les femmes agricultrices sont toujours moins bien loties que les femmes faisant partie de la société civile.

Les revenus baissent mais les prix en rayons continuent d'augmenter. Comprenez-vous la colère des agriculteurs ? Vous plaidez d'ailleurs pour une transparence des prix et des marges intermédiaires...

Vendre un kilo d'endives 90 centimes d'euros après une année d'aléas climatiques, de labeur non-stop et de stress, qui va être revendu 4,50 € par les intermédiaires en supermarché, il faut que cela se sache et que les consommateurs soient lucides sur la situation.

Les consommateurs adorent les agriculteurs

Les consommateurs adorent les agriculteurs. On a beau dire,  tous les salons agricoles explosent. Ce sont des millions de visiteurs. Les gens urbains ont à cœur de voir ce qu'il se passe dans une ferme. 

Ces derniers temps, les agriculteurs font à nouveau la une de l'actualité en retournant les panneaux dans plusieurs villes de France. Quel regard portez-vous ?

Ils ont raison ! C'est une super initiative parce qu'elle n'est pas violente. Dans cette période, avoir des gens qui ont trouvé l'idée de se faire entendre, de montrer leur mécontentement sans violence, je leur tire mon chapeau. 

Si on regarde le documentaire, on voit bien que les manifestations ne servent à rien. Elles n'ont pas servi parce que le système économique est plus fort que leur détresse. En revanche, cela va attirer l'œil. C'est bien de ne pas baisser les bras et d'arrêter d'être docile. 

C'est parce qu'ils ne sont pas payés au juste prix, qu'ils sont en colère !

Personne n'a envie d'être payée à ne rien faire, de voir son travail jeté. C'est hyper humiliant. C'est démotivant. Les aides, ça va cinq minutes, parce qu'ils en ont besoin mais c'est parce qu'ils ne sont pas payés au juste prix, qu'ils sont en colère !

Le documentaire interroge sur l'avenir. Pour survivre, les agriculteurs ont dû s'adapter, faire marche arrière, je pense notamment aux pesticides, mécaniser leurs exploitations...

Il est encore possible d'arrêter la disparition des fermes françaises, que ce que l'on a dans nos assiettes est en danger, que ce ne sont pas les mêmes normes à l'étranger. 

On est passé de 2 millions de fermes à 380 000 fermes. Si on n'arrête pas ce fléau et si on n’incite pas les jeunes à reprendre les exploitations, on va manger étranger. C'est une réflexion que doivent avoir les consommateurs.

Il faut consommer français. Il faut arrêter d'acheter de la salade qui vient d'Espagne ou d'Italie. Il faut privilégier le circuit court. Laver sa salade qui se conserve très bien dans le réfrigérateur. Si on ne fait pas attention au manger français, on risque de grosses crises sanitaires et des envolées de prix que l'on ne pourra plus maîtriser. 

Les politiques doivent aider à la reprise des fermes par les jeunes. Et arrêter de les pousser à faire de l'extensif. Aujourd'hui, la prime à l'hectare que l'on propose en Europe, c'est bien pour les céréaliers mais ce n'est pas du tout adapté aux parents pauvres de l'agriculture, les éleveurs et les maraîchers, diminuer les charges des petits bras saisonniers, encourager la vente à la ferme...

Y a-t-il une prise de conscience de la part du consommateur ?

Non, malheureusement, quand on n'a pas d'argent parce qu'il y a bel et bien une crise économique, on va forcément privilégier 3 kilos de tomates d'Espagne qui sont moins chères que les tomates françaises.

Si les consommateurs avaient un bon prix pour manger français, il consommerait local

Si les consommateurs avaient un bon prix pour manger français, il consommerait local. Le problème, c'est le système. Il faut arrêter avec les centrales d'achat qui se gavent sans transparence.

Il y a aussi le poids de l'héritage familial, l'absence de vie de famille ou de vie sociale... pourtant, toutes ces difficultés ne gomment pas la passion et l'amour du métier...

Cela disparaît au contraire... Heureusement, il en reste. Dans le documentaire, on voit d'ailleurs Huguette qui a fait faire des études à sa fille qui a finalement repris la ferme et qui lui dit : "Tout sauf agricultrice, c'est horrible". Tous les autres, on ne les voit pas. Ce que l'on voit, c'est la passion qui se transmet dès petit et la façon qui est plus forte que tout dans toutes les familles mais elles sont moins nombreuses. 

Vous animez l'Amour est dans le pré depuis 14 saisons. Vous êtes une vraie ambassadrice de l'agriculture. Qu'est-ce qui vous tient à cœur dans cet engagement ?

Je suis une petite-fille de commerçants et je trouve qu'il y a beaucoup de points communs avec les agriculteurs. Ce sont des gens qui travaillent beaucoup. La valeur travail est aussi fondamentale dans ma vie. Lorsqu'on est agriculteur ou commerçant, on ne sait pas ce que l'on va toucher à la fin de l'année. Être en permanence sur le fil, cela confère une fragilité, une philosophie de vie qui est particulière et qui m'est chère. 

Des gens qui sont d'une générosité incroyable et qui me touchent

Ce sont des gens qui sont d'une générosité incroyable et qui me touchent. Ce sont des gens qui m'ont ouvert grands leurs bras. Ils m'ont donné leur réalité à voir. Ils m'ont fait confiance. Au fil des ans, je suis devenue amie avec certains. C'est vraiment leurs conditions de vie et certaines injustices qui m'ont semblé aberrantes et que j'ai envie de dénoncer aujourd'hui. Mais c'est aussi la passion de la terre. Ce documentaire, il est beau aussi avec des paysages magnifiques, des images d'archives incroyables. Je trouve cela bouleversant.

Êtes-vous un relais de la cause agricole auprès du ministre de l'Agriculture auprès de Marc Fesneau ?

Je lui ai remis le documentaire mais je ne sais pas s'il l'a vu. Un relais auprès des médias, oui, notre entretien en est la preuve. Hélas, je le regrette, faire de la télévision permet plus de porter des messages que lorsqu'on est confronté soit même à la difficulté. Je m'en empare volontiers et si je peux faire avancer la cause, j'en suis ravie.

Pour revoir le documentaire, vous pouvez le faire sur M6 replay.
Cet article est réservé aux abonnés
Accédez immédiatement à cet article
2 semaines offertes
Voir les commentaires
Réagir
Vous avez droit à 3 commentaires par jour. Pour contribuer en illimité, abonnez vous. S'abonner

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?

Les commentaires (2)
filochard Il y a 3 mois Le 28/11/2023 à 10:23

Tout à fait d'accord pour consommer local, en ces temps difficiles par contre faut voir les prix, si c'est beaucoup plus cher...

Anonyme9360 Il y a 3 mois Le 28/11/2023 à 18:20

si tu vas acheter une megane chez renault,tu demande a la payer le prix d une twingo?