Il y a 40 ans, Mitterrand rendait le Larzac à ses paysans

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  • La lutte a duré pendant une décennie.
    La lutte a duré pendant une décennie. Repro CPA
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Le 3 juin 1981, le conseil des ministres acte l’abandon du projet d’agrandissement du camp du Larzac et met fin à une mobilisation qui a duré dix ans.

3 juin 1981. Le conseil des ministres du gouvernement Pierre Mauroy entérine une augmentation de 10 % du Smic. Un peu moins d’un mois après l’élection de François Mitterrand, cette décision valide la volonté du nouveau président de la République d’installer une politique sociale, qui durera deux années. Mais à ce moment-là, c’est loin d’être l’attente principale d’une partie non négligeable des Aveyronnais. Les militants du Larzac, en lutte depuis maintenant dix ans, retiennent plutôt de ce jour-là l’officialisation de la fin du projet d’extension du camp militaire. Engagé depuis 1973 à leurs côtés, François Mitterrand avait répété à plusieurs reprises pendant la campagne électorale son opposition au projet. Depuis la fin de l’année 1970, en effet, l’Etat souhaite porter la taille du camp militaire de 3 000 à 17 000 hectares. Et pour cela, il faut expulser les agriculteurs présents sur place.

Millau vote à 56,46 % pour Mitterrand

Une bonne partie (103 sur 108) d’entre eux refusent et décident de s’organiser contre ce projet. Petit à petit, la lutte se structure et autour du noyau dur de paysans, de nombreux militants défendant notamment la démilitarisation et la non-violence, se fédèrent. Au fil des années, les actions et rassemblements se multiplient et le Larzac devient une terre de lutte.

L’opposition dure 10 ans et en 1981, à la veille du second tour de la présidentielle, la situation est claire. Les "103" sont arrivés au bout de leur combat, épuisés. Si François Mitterrand a à plusieurs reprises affirmé son soutien, Valéry Giscard d’Estaing, lui, est déterminé à mener à son terme le projet d’agrandissement, qu’il a défendu tout au long de son premier mandat. En cas de réélection, le sort du Larzac sera sans doute rapidement scellé. Le 10 mai, donc, les agriculteurs du Larzac, pourtant à l’origine plutôt des gaullistes conservateurs, votent en masse pour le candidat socialiste (Millau a donné 56,46 % des voix à François Mitterrand, contre 48,11 % pour l’ensemble du département de l’Aveyron). Et quand le visage de Mitterrand s’affiche ce soir-là à 20 h sur les écrans de télévision, le Sud-Aveyron explose de joie.

Mais dans les jours qui suivent, la décision officielle de l’abandon du projet se fait attendre. En effet, au sein du gouvernement de Pierre Mauroy, il y a des divergences. Le nouveau ministre des Armées, Charles Hernu, plaide contre la fin du projet d’agrandissement. En effet, l’Armée est globalement inquiète de l’arrivée de la gauche au pouvoir. Et l’homme politique craint un mouvement de révolte. De quoi faire douter le couple Mitterrand-Mauroy. Trois options sont alors mises sur la table. L’annulation stricte, la poursuite, et un agrandissement mesuré, sur la base des terres déjà rachetées à cette date, mais occupées par les opposants. Le Canard Enchaîné confirme alors que le sujet est brûlant : "Le 26 mai, Charles Hernu ministre de la Défense, a reçu, sur l’affaire du Larzac et sans l’avoir demandée, une note de l’État-major de l’armée de terre. Quatre pages rédigées d’une plume très sèche et constituant une mise en garde telle qu’un ministre de la Défense n’en a jamais reçu de ses subordonnés. […] Pour insister encore plus, le général Lacaze, patron des armées, a demandé à être reçu, le 1er juin par Charles Hernu."* Le 28 mai, le ministre avait également confirmé, sur TF1, qu’il était à l’écoute des militaires. Une phrase qui inquiète encore plus les militants du Lazac, qui craignent un nouveau revirement. Le lendemain, c’est au tour du Monde de titrer un éloquent : "Le projet du camp militaire du Larzac est remis à l’étude par le ministère de la Défense."

Dernière mobilisation

Dans un dernier élan de lutte, les militants du Larzac mènent un nouveau combat, cette fois dans l’ombre. Pierre Burguière, Guy Tarlier, deux des "103", ainsi que le jeune José Bové, qui s’est installé sur le plateau au milieu des années 1970, montent à Paris pour rencontrer le directeur adjoint de cabinet du ministre de la Défense et le secrétaire général adjoint de l’Élysée et rappeler la promesse de Mitterrand. Quelques jours plus tôt, Bové avait également interpellé Pierre Mauroy, lors d’une fête célébrant, à Villeneuve-d’Ascq, le jumelage avec Montredon. Des rendez-vous qui, avec l’intervention de Gérard Deruy (lire ci-dessous) s’avèrent finalement décisifs. Le 3 juin au matin, en conseil des ministres, Mitterrand et son gouvernement prennent la décision tant attendue. Deux jours plus tard, Michel Rocard, ministre de l’Aménagement du territoire vient à Millau pour la campagne des législatives. Il est accueilli en héros et est escorté par des tracteurs jusqu’à la salle des fêtes où il tiendra meeting. C’est alors le début d’une belle fête pour ceux qui ont consacré dix années de leur vie à cette lutte. La fin d’une histoire, le début d’une autre, qui perdure encore aujourd’hui.

* Extraits du livre Larzac : de la lutte paysanne à l’altermondialisme, de Pierre-Marie Terral.

 

Des années de lutte

 

11 octobre 1970 : lors d’un congrès de l’UDR à La Cavalerie, André Fanton, secrétaire d’État à la Défense, évoque pour la première fois un projet d’extension du camp militaire. La droite aveyronnaise et millavoise y est favorable. Elle considère que c’est une opportunité économique pour la cité du gant.

28 octobre 1971 : Michel Debré, ministre de la Défense de Georges Pompidou officialise le projet lors d’une interview à l’ORTF.

6 novembre 1971 : une première manifestation est organisée à Millau et réunit 6 000 personnes.

28 mars 1972 : 103 paysans concernés par les expropriations signent le "serment des 103", qui prévoit qu’ils resteront solidaires.

10 juin 1973 : pose de la première pierre de la bergerie du Larzac, symbole de la lutte.

Les 25 et 26 août 1973 : plusieurs dizaines de milliers de personnes se retrouvent au Rajal del Gorp, sur le plateau pour une marche solidaire.

4 octobre 1973 : ouverture de l’école du Larzac.

Les 17 et 18 août 1974 : plus de 100 000 personnes se retrouvent une nouvelle fois au Rajal del Gorp pour la fête des moissons.

Nuit du 9 au 10 mars 1975 : une bombe explose dans la ferme d’Auguste et Marie-Rose Guiraud, un couple d’agriculteurs membre des "103". Il n’y a pas de blessés.

Décembre 1978 : 18 paysans se lancent, depuis le Larzac, dans une grande marche vers Paris. À leur arrivée, 40 000 personnes défilent aux portes de Paris.

10 mai 1981 : élection à la présidence de la République de François Mitterrand. Depuis 1973, le socialiste est engagé auprès des paysans du Larzac contre l’agrandissement du camp militaire.

3 juin 1981 : le conseil des ministres prend la décision d’annuler la déclaration d’utilité publique de l’agrandissement, mettant ainsi fin au projet.

3 janvier 1985 : création de la société civile des terres du Larzac pour gérer le foncier qui avait été acquis par l’Etat pendant la lutte.

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Les commentaires (2)
Phil43 Il y a 3 mois Le 03/06/2021 à 11:37

Il n'a rien rendu du tout, c'est la population autochtone aidée de militants qui a su préserver son patrimoine.

Altair12 Il y a 3 mois Le 03/06/2021 à 08:58

Il ne l'a fait que contraint et forcé après qu'on lui ai rappelé ses engagements !