Dans le port de Sébastopol, les marins ukrainiens isolés face au géant russe

  • Des soldats à bord du navire militaire ukrainien Ternopil dans le port de Sebastropol le 11 mars 2014
    Des soldats à bord du navire militaire ukrainien Ternopil dans le port de Sebastropol le 11 mars 2014 AFP - Filippo Monteforte
  • Dans le port de Sebastopol en Crimée, les amarres ont été allongées pour écarter du quai les bateaux ukrainiens. Photo du navire ukrainien Slavoutich amarré dans le port de Sebastopol le 11 mars 2014
    Dans le port de Sebastopol en Crimée, les amarres ont été allongées pour écarter du quai les bateaux ukrainiens. Photo du navire ukrainien Slavoutich amarré dans le port de Sebastopol le 11 mars 2014 AFP - Filippo Monteforte
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AFP

Les marins russes de la mer Noire étaient leurs frères, leurs amis, leurs camarades. Aujourd'hui, ils sont une menace contre laquelle les marins ukrainiens prisonniers du port de Sébastopol se protègent, coupés du monde sur leur bout de quai.

Ils sont quelques dizaines à bord de deux bâtiments, le navire de commandement Slavoutich et la corvette anti-sous-marine Ternopil. Leurs bannières jaunes et bleues sont les seuls drapeaux ukrainiens à flotter dans l'immense base navale, siège de la flotte russe de la mer Noire qui la loue aux autorités de Kiev. Deux bateaux face à la vingtaine aux couleurs de Moscou.

Contrairement aux bases et installations militaires ukrainiennes en Crimée, ils ne sont pas assiégés. Une cordelette portant deux panneaux "accès interdit" et deux cents mètres les séparent d'un bâtiment russe, le dragueur de mines Turbinist, à bord duquel on apporte des cageots de légumes.

Les amarres ont été allongées pour écarter du quai les bateaux ukrainiens. "Par précaution, pour éviter un assaut", assure à l'AFP, en criant pour se faire entendre, le sous-officier Rouslan Obic. "Là, c'est tranquille mais s'ils viennent, d'abord on se défendra" (il mime une arme avec son doigt) "puis s'il le faut on sabordera le navire. Ils ne l'auront pas".

Trois fusiliers-marins portant gilets pare-balles et casques lourds, kalachnikov à l'épaule, montent la garde à ses côtés. Le reste de la base est ouvert à tous les vents, pas une sentinelle en vue.

Viktoria, 14 ans, est la fille de Rouslan. Elle accroche à un bout de corde un sac de plastique que son père hisse à bord. "Je lui apporte quelques affaires parce qu'ils sont retenus là-haut, il ne peut pas rentrer à la maison" dit-elle. "Des chemises propres, des produits d'hygiène. J'ai peur que les Russes n'attaquent". Elle repart. Son père, qui n'a pas mis pied à terre depuis deux semaines, lui envoie un baiser de la main.

Cette crainte d'une opération russe, l'officier Pavlo, commandant en second du Slavoutich, assure l'ignorer. "Nous sommes sûrs que la force ne sera pas utilisée contre nous", dit-il. "Si c'est le cas nous sommes prêts à défendre, sans armes à feu, nos navires, notre honneur et notre peuple".

Pour ces anciens compagnons d'armes, héritiers de la flotte soviétique, la situation est étrange. "Le commandement russe a éloigné les navires qui se trouvaient à coté de nous", dit-il. "Nous n'avons plus de rapports avec eux qu'au téléphone. Mais ce sont nos frères. Les officiers et les matelots s'inquiètent pour nous, nous demandent comment ça va".

- Etat-major ukrainien encerclé -

L'entrée de la rade est depuis dix jours bloquée par des bâtiments russes et des citernes flottantes reliées par des chaînes, survolée par des hélicoptères de combat. Pas question pour les deux navires ukrainiens de rejoindre le reste de leur flotte à Odessa.

"Nous sommes prisonniers de cette situation politique davantage que de ce port", assure Pavlo. "Nous sommes des militaires, nous attendons les ordres. Tant que les politiques n'auront pas réglé la situation entre eux, nous serons otages ici".

Prisonnier, en revanche, l'état-major de la marine ukrainienne à Sébastopol l'est bel et bien. Leur quartier général, sur l'une des collines qui surplombe la ville, est encerclé par des civils pro-russes qui ont monté devant le portail et l'ancre géante couchée sur une pelouse une barricade de palettes. Sur l'une d'elle une affiche proclame: "Officiers et marins de la flotte ukrainienne, rejoignez les rangs de la flotte de la mer Noire. Ensemble nous vaincrons le fascisme". Les sacs de plastique qu'apportent les femmes des marins enfermés sont fouillés.

A la disparition de l'Union Soviétique, le sort de la flotte et du port de Sébastopol, fondé en 1783 pour sa marine par Catherine II, a longtemps été débattu entre Kiev et Moscou. Après six ans d'âpres négociations, un accord a été trouvé et 17% de la flotte soviétique (80 navires) sont revenus à l'Ukraine contre 83% (338 bâtiments) à la Russie.

Le sort du port de Sébastopol et ses huit baies en eau profonde, l'un des meilleurs mouillages au monde, a ensuite fait l'objet d'intenses tractations. Actuellement il est loué par Kiev à Moscou contre cent millions de dollars par an et une réduction de 30% sur le prix du gaz russe, avec un bail courant jusqu'en 2042. Kiev a gardé quatre cents mètres de quai et deux navires.

A l'entrée de la rade des lettres géantes rouges sur un fort peint en blanc proclament : "Gloire à la Flotte russe". Non loin, sur un bâtiment du même genre, plus petit en bleu sur jaune: "Gloire à la Flotte ukrainienne".

Source : AFP

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