Quand Jean Moulin découvrit l’Aveyron… et les Aveyronnais

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  • Jean Moulin, préfet de l'Aveyron, place d'Armes à Rodez.
    Jean Moulin, préfet de l'Aveyron, place d'Armes à Rodez. Reproduction Centre Presse / / Reproduction Centre Presse
  • Jean Moulin et sa mère à Conques. (Collection Escofier)
    Jean Moulin et sa mère à Conques. (Collection Escofier) Reproduction Centre Presse / / Reproduction Centre Presse
  • Jean Moulin avec les conseillers généraux du département de l’Aveyron (Photo fonds Noyrigat)
    Jean Moulin avec les conseillers généraux du département de l’Aveyron (Photo fonds Noyrigat) Reproduction Centre Presse / / Reproduction Centre Presse
  • Randonnée à vélo en Aveyron avec les Cot, Chatin, et André Labarthe, juin 1938 (Photo collection particulière de la famille Escoffier)
    Randonnée à vélo en Aveyron avec les Cot, Chatin, et André Labarthe, juin 1938 (Photo collection particulière de la famille Escoffier) Reproduction Centre Presse / / Reproduction Centre Presse
  •  Jean Moulin et le cardinal Verdier.
    Jean Moulin et le cardinal Verdier. Reproduction Centre Presse / / Reproduction Centre Presse
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En ce 8 mai, est célébré le 75e anniversaire de la Victoire des Alliés. L’occasion de revenir sur une des figures emblématiques de cette Deuxième Guerre mondiale, Jean Moulin. Qui fut préfet en Aveyron. Et ce, avec le regard notamment de Christine Levisse-Touzé, qui fait partie de ceux qui connaissent le mieux Jean Moulin. Initialement invitée à Conques pour donner une conférence ces jours-ci, elle devrait pouvoir venir en 2021. Tant mieux, car le sujet est véritablement passionnant.

Il y a une certaine fierté dans le département de l’Aveyron à pouvoir dire que Jean Moulin en fut un jour le préfet. Figure emblématique de la Seconde Guerre mondiale, personnage érigé en icône, panthéonisé avec un discours de Malraux qui résonne encore, "Entre ici Jean Moulin", mort en martyr de la Résistance, symbole du courage, de la loyauté, et de la liberté, Jean Moulin suscite une certaine admiration.

Et c’était déjà le cas avant que n’éclate l’horrible guerre. L’historien ruthénois, Jean-Michel Cosson, dans son ouvrage consacré aux grands événements de l’Aveyron, rapporte ainsi les propos parus dans le Courrier de l’Aveyron. Nommé plus jeune préfet de France en mars 1937, Jean Moulin repart en avril, pour seconder le ministre Pierre Cot au ministère de l’Air. " Ceux qui ont eu le privilège de connaître cet homme au cours de son bref passage parmi nous regretteront ce préfet jeune, intelligent, énergique".

C’était sans se douter que Jean Moulin allait revenir un an plus tard. Toujours avec la même aura. Pour l’historienne Christine Levisse-Touzé, et entre autres spécialiste de Jean Moulin, c’est cette intelligence, "cette finesse dans l’analyse des situations" qui fera de Jean Moulin ce qu’il est devenu. Qui fera que le Général de Gaulle lui accordera toute sa confiance pour créer le Conseil national de la Résistance.

Devant l’assemblée départementale…

Tout jeune préfet qu’il est, il lance à l’assemblée départementale de l’Aveyron, menée par Jacques Monsservin et pas franchement fascinée par le gouvernement Blum qui est en place : "Le jeune préfet que je suis aura certainement beaucoup à apprendre de la fréquentation des membres de l’Assemblée départementale. Il aura aussi beaucoup de conseils à requérir de leur expérience. J’ai toujours pensé que l’administration d’un département ne devait point consister en une série de décisions prise dans une tour d’ivoire, en une rigide application de règles absolues, mais qu’elle devait avant tout être vivante et humaine et que, pour ce faire, elle exigeait un contact étroit avec les populations et avec leurs représentants. J’ai la ferme intention d’étudier avec vous les problèmes qui vous préoccupent". (1)

Originaire de Béziers, très liés à son père qui fut entre autres vice-président du conseil général de l’Hérault, Jean Moulin " sait ce que c’est un département", sourit Christine Levisse-Touzé. "Il a un ancrage au département" souligne-t-elle. Jean Moulin côtoie donc les notables de Rodez et du département.

Notons ce propos, recueilli dans Centre Presse, récemment, à l’occasion d’un article consacré à la résistance. Madeleine Palayret, fille du notaire Jean Graulle, qui sera une des figures de la résistance en Aveyron, se souvient : " Je me souviens parfaitement de lui, sans me rappeler toutefois de la conversation que nous avions eu. Il avait un grand sourire, franc. Un visage clair. J’en garde un bon souvenir."

Jean Moulin ne laisse guère indifférent. Un propos marque les Aveyronnais, lorsque ces derniers accueillent avec fierté "L’enfant du pays", le cardinal Verdier, à l’occasion de l’inauguration du pavillon de l’enfant à l’hôpital de Rodez. Jean Moulin lance devant la foule : "Éminence, je salue en vous le bâtisseur de l’Église, l’ambassadeur de la France, le prince de la paix !" Et l’historienne Christine Levisse-Touzé de commenter : "Ces propos ne sont pas sans intérêt. En 1936, le cardinal Verdier a marqué les esprits en appelant à la paix sociale lorsque le gouvernement Blum a été formé". Le cardinal Verdier, archevêque de Paris et natif de Lacroix-Barrez, sera d’ailleurs remercié par le pape Pie XI. Et Jean Moulin, à Rodez, l’a en quelque sorte publiquement salué.

Conques, les eaux-fortes d’Eugène Viala

Le passage de Jean Moulin en Aveyron ne peut être évoqué sans parler de Conques. Conques où il fera venir sa mère. "Jean Moulin est très proche de la famille. Quand il arrive pour sa deuxième installation en Aveyron, il vient de perdre son père, avec lequel il entretenait une relation soutenue autour de sujets souvent politiques", explique Christine Levisse-Touzé. "Il est très affecté par cette disparition". Avec Pierre Cot, venu le soutenir, il se rend à Conques à vélo, "par les crêtes". Après avoir également fait une sortie dans les Gorges du Tarn d’ailleurs.

"Ce qui le fascine à Conques, c’est sans doute l’art aussi…", note l’historienne. Conques, est un joyau de l’art roman. Et si Jean Moulin est réputé pour sa finesse d’analyse, il l’est aussi pour sa finesse artistique. " C’est pour ne pas vexer ses parents qu’il n’a pas poursuivi des études aux Beaux-Arts", rappelle Christine Levisse-Touzé.

Derrière Rex le résistant, il y avait aussi Romanin le dessinateur. Son coup de crayon était en effet remarqué. Et lorsqu’il vint en Aveyron, c’est pour les eaux-fortes d’Eugène Viala que Jean Moulin s’est passionné.

" Il envisageait même de faire une publication sur Eugène Viala", raconte l’historienne. "Très rapidement, il avait sympathisé avec le fils d’Eugène Viala. Jean Moulin avait également effectué des reproductions de certaines eaux-fortes", raconte Pierre Lançon, de la Société des lettres, et également secrétaire du Centre européen de Conques. Des reproductions aujourd’hui au musée de la Libération de Paris.

Intarissable sur le sujet, Christine Levisse-Touzé espère donc bien pouvoir marcher sur les traces de Jean Moulin, en 2021, en venant à Rodez, puis à Conques, à l’invitation du Centre européen de Conques.

En attendant, très humblement, l’historienne explique qu’elle continue à chercher des informations. " Il faut remettre son travail sur l’ouvrage", lance-t-elle en souriant. Comme si Jean Moulin n’avait pas encore livré tous les secrets de son passage en Aveyron.

(1) Réf : Bibliothèque nationale de France, NAF 17864, F121 à F 125. (2) Biographie de Laure Moulin, Jean Moulin, p.133.

 

 

 

Chistine Levisse-Touzé est Historienne, docteur ès lettres, Conservateur général honoraire Du Patrimoine de la Ville de Paris, Directeur de recherche associé à Sorbonne-universités, Présidente du Conseil scientifique du Musée de l’Ordre de la Libération

Philippe Routhe
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Les commentaires (1)
23232323 Il y a 4 mois Le 08/05/2020 à 12:00

Le Cardinal Verdier et non "Verdié".