Les Aveyronnais sont-ils solubles dans la future grande région ?

  • Un buron sur l’Aubrac, symbole de l’isolement longtemps subi par les Aveyronnais. Mais qui leur a donné une force de caractère et l’amour des rapports humains.
    Un buron sur l’Aubrac, symbole de l’isolement longtemps subi par les Aveyronnais. Mais qui leur a donné une force de caractère et l’amour des rapports humains. Archives JAT
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Société. Non conformistes, obstinés et solidaires, les Aveyronnais sont-ils solubles dans la future grande région ? Bien plus qu’on ne le craint.

L’identité aveyronnaise, ques àco ? Voilà des lustres que notre département sait défendre sa place à part en Midi-Pyrénées, politiquement souvent, économiquement parfois, culturellement sûrement. L’éloignement de la métropole toulousaine n’est pas le seul vecteur de cette forte personnalité revendiquée: ce serait dans l’histoire même des Aveyronnais et de la relation à leur territoire qu’elle puiserait ses ferments. Alors demain, ce Rouergue campé dans ses différences sera-t-il soluble dans la future grande région ?

Le désenclavement à la force du poignet

Ni trop Toulouse, ni vraiment Montpellier, l’Aveyron ne partage au final qu’avec les Auvergnats la rigueur géographique du Massif central. Celle-là même qui confine ses habitants dans une zone isolée des centres de décision et d’action. L’enclavement aura donc été durant bien longtempsun frein sinon à l’ouverture au monde extérieur, du moins aux échanges qui forgent avec ses voisins un avenir commun. Et c’est donc une «terre courage» qu’héritent les Aveyronnais au fil des générations et qui va les pousser à se dépasser. Très marquée par la domination de la religion catholique, la cellule familiale imposera ici des fratries surdimensionnées où il n’est pas rare de compter quelque dix enfants d’un même lit. L’économie agricole de subsistance qui occupe le territoire à de rares exceptions près (sidérurgie à Decazeville, ganterie à Millau...) impose aux jeunes de trouver leurs ressources ailleurs, celles de la ferme n’étant guère suffisante à la survie de tous.

L’exode et la solidarité

Dans le sillage des bougnats auvergnats (commerce de vins et charbons) la migration se fera vers la capitale - et non vers Toulouse - où s’installe une véritable diaspora, terme encore employé aujourd’hui pour qualifier les Aveyronnais de Paris. Certes, le midi languedocien aura aussi ses expatriés rouergats (un bonus finalement pour la nouvelle région), dans le sillage cette fois des scieurs de long de l’Aubrac, appréciés comme charpentiers de marine en bord de Méditerranée. Et que dire de ceux qui émigrèrent aux Amériques, celle du Nord et du Sud avec l’Argentine? Bref, les Aveyronnais essaiment un peu partout où l’on sait louer leur attachement au travail, leur rigueur, leur force de caractère propre à ceux qui s’expatrient, en quittant leur vie chez les autres pour avoir quelque chose à eux. Sans jamais se départir de cette affection à leur terre d’origine, premier maillon d’une chaîne de solidarité toujours entretenue quel que soit l’endroit du monde.

Prudence et anticonformisme

Rompre l’isolement par tous les moyens est une tendance forte. Qui se traduit aussi dans la capacité à vivre à sa façon les évolutions de la société. Ainsi, le département subira bien souvent les mutations du progrès, industriel ou agricole: c’est avec retard que la modernité se fait accepter par une population rétive à toute forme de changements synonyme d’aventure. C’est vrai en politique (le conservatisme prédomine), même si la gauche et le radicalisme ont eu de belles heures (dans les grandes villes du département) au milieu du XXe siècle en particulier. C’est vrai aussi en agriculture à l’ère du productivisme dès les années 50, l’Aveyron restant fidèle aux modèles défendus par les générations précédentes: vivre de peu sans rien devoir à personne. Prudents face à la marche du monde qui les entoure, les Aveyronnais garderont longtemps une capacité à se situer à contre-courant des événements dominants. Un non conformisme qui repoussera le Front populaire, fera émerger (1956) le poujadisme (Pierre Poujade, de La Bastide-l’Évêque), les luttes paysannes contre le camp militaire du Larzac... Et côté agriculture, la révélation de grands tribuns paysans au destin national -Raymond Lacombe, par exemple-qui défendent une «autre politique», conjugant humanité et progrès.

Qualités intactes

C’est un peu tout cela qui a façonné l’identité aveyronnaise au fil des générations: courage, obstination, liberté d’action et de pensée, humanisme, authenticité dans les rapports humains, faisant du travail une vertu cardinale et de la solidarité une ligne de conduite. En 1967, le préfet Denizot écrivait (1): «Les plus grandes chances de développement du Rouergue tiennent à ses ressources humaines, à l’énergie, à l’ingéniosité de ses habitants qu’on ne peut s’empêcher d’estimer et d’aimer, à leur âme fière et tenace, demeurée intacte durant des siècles d’isolement, à ces solides qualités qui viennent compenser les handicaps naturels de la région». Ce profil identitaire n’est donc pas un obstacle pour l’intégration de l’Aveyron. Plutôt un modèle à cultiver dans la future grande région.

(1)Cité dans L’Aveyron au XXe siècle, ouvrage sous la direction de Roger Béteille paru aux Éditions du Rouergue (1999).

Christophe Cathala
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