Total était-il au courant du changement climatique depuis un demi-siècle ?

  • Dès les années 50, les compagnies pétrolières ont été alertés sur la dangerosité de leurs activité sur le climat.
    Dès les années 50, les compagnies pétrolières ont été alertés sur la dangerosité de leurs activité sur le climat. Archives CP - AFP
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Dès les années 1970, selon des documents confidentiels, le groupe pétrolier français était au courant des conséquences de l'exploitation des énergies fossiles sur le climat, d'après l'article de trois chercheurs paru ce mercredi et un reportage prévu sur France 2 ce jeudi 21 octobre.

 

" Nous montrons que le personnel de Total a reçu des avertissements sur le potentiel de réchauffement climatique catastrophique de ses produits dès 1971, s'est mieux informé sur la question dans les années 1980, a commencé à semer le doute sur les bases scientifiques du réchauffement climatique à la fin des années 1980, et a finalement décidé de prendre position à la fin des années 1990 et d'accepter publiquement la science du climat" : tel est-il écrit dans le résumé des révélations qui sont le fruit du travail de trois chercheurs qui publient, ce mercredi 20 octobre, un article scientifique sur "Les réactions de Total et Elf face au réchauffement climatique", d'après  des documents inédits issus des archives des sociétés Elf et Total, révèle France Info.  L'équipe de l'émission "Complément d'enquête" a eu également connaissance de ces documents et un reportage sur  le sujet sera diffusé ce jeudi 21 octobre à 23 heures sur France 2.

1. Le lien combustible fossile - réchauffement climatique connu dès les années 50 par le lobby pétrolier

Tout le lobby pétrolier mondial était au courant dès les années 50 de la menace que ses activités faisaient peser sur le climat, révèlent encore le travail des trois chercheurs. Dès les années 50, les entreprises américaines du secteur, ainsi que l'Institut américain du pétrole (API), ont reçu des avertissements concernant le réchauffement climatique. Le secteur commandait alors une étude en 1968 "qui indiquait qu'une expansion continue des combustibles fossiles entraînerait un réchauffement climatique important d'ici la fin du siècle avec des conséquences néfastes pour les sociétés du monde". A cette époque, Total était membre de l'API.

En 1971, le magazine de l'entreprise Total Information publiait un article sur la pollution atmosphérique, qui disait  :"Si la consommation de charbon et de pétrole garde le même rythme dans les années à venir, la concentration de dioxyde de carbone atteindra 400 parties par million vers 2010 […]". Ou encore : "L'air plus riche en dioxyde de carbone absorbe plus de rayonnement et se réchauffe. Il est donc possible qu'une augmentation de la température moyenne de l'atmosphère soit à craindre. Les ordres de grandeur calculés sont évidemment faibles (de 1 à 1,5 °C) mais pourraient avoir des impacts importants. La circulation atmosphérique pourrait être modifiée, et il n'est pas impossible, selon certains, de prévoir au moins une fonte partielle des calottes polaires, ce qui entraînerait certainement une élévation importante du niveau de la mer. Les conséquences catastrophiques sont faciles à imaginer".

2. Minimiser les informations sur le climat

Total connaissait donc à cette époque les incidences de son activité sur le climat, les auteurs précisant que "les concentrations de dioxyde de carbone ont atteint 400 parties par million en 2015". A cette époque aussi,  l'industrie pétrolière française était sujette à des critiques croissantes de l'opinion publique, notamment avec la marée noire géante du Torrey Canyon en 1967. "Avec la création d'un ministère français de l'environnement en 1971, les compagnies pétrolières françaises craignent également une nouvelle réglementation sur la pollution de l'air". Pour contrer, elles créent en leur sein des structures environnementales. Lesquelles reconnaissaient que l'activité humaine(et pétrolière) modifiait le climat... tout en minimisant les effets. En même temps, le lobby pétrolier mondial coordonnait ses actions pour contrer les réglementations en matière de pollution.

Et alors que les écologistes parlaient déjà énergies renouvelables, toutes les entreprise pétrolières ont investi dans le charbon, après avoir été échaudés par le choc pétrolier de 1973. Tout en conservant un silence radio auprès du public. Et puis en 1984, le géant américain Exxon, qui avait mené ses propres recherches sur le climat, a avertit ses collègues pétrolier. Les auteurs de l'article ont interviewé sur le sujet Bernard Tramier, directeur Environnement d'Elf de 1983 à 1999 : "Le moment où je me souviens avoir vraiment été alerté de la gravité du réchauffement climatique était lors d'une réunion (...) en 1984. Il y avait des représentants de la plupart des grandes entreprises du monde là-bas, et les gens d'Exxon nous ont mis au courant..." Lui-même écrivit deux ans plus tard : "Les problèmes liés aux interactions de divers polluants dans la haute atmosphère deviendront préoccupants dans les années à venir (...) L'accumulation de CO 2 et CH 4 dans l'atmosphère et l'effet de serre qui en résulte modifieront inévitablement notre environnement (...) Les premières réactions ont bien sûr été de « taxer les énergies fossiles », il est donc évident que l'industrie pétrolière devra à nouveau se préparer à se défendre". 

3. Depuis 2015, Total a changé

Selon l'article, c'est Exxon qui a coordonné cette défense du secteur, au niveau mondial, afin de "contester la science du climat et affaiblir la politique climatique internationale, à partir des années 1980". Côté français, jusqu'au début des années 2000 (Elf et Total ont fusionné en 2000), "Total présente les dérèglements climatiques avec ambiguïté", écrivent les chercheurs. 

Contacté par France info, le service de presse de Total a répondu qu'il était "faux de soutenir que le risque climatique aurait été tu par Total dans les années 1970 ou ensuite". L'entreprise précise que, depuis 2015, la "compagnie est engagée dans une profonde transformation de ses activités avec l'ambition d'être un acteur majeur de la transition énergétique".

L. R.
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