Incendies au Canada : à la tête du détachement français sur place, l'ancien patron des pompiers aveyronnais témoigne

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  • Les incendies continuent de faire fureur au Canada, en cette fin de printemps 2023.
    Les incendies continuent de faire fureur au Canada, en cette fin de printemps 2023. MAXPPP - BC Wildfire Service
Publié le , mis à jour
Propos recueillis par Manuel Cudel

Le contrôleur général Éric Florès, patron des pompiers de l’Hérault, dirige jusqu’à fin juin le détachement français mobilisé au Canada, touché par de gigantesques incendies.

Ancien patron des pompiers de l'Aveyron de 2010 à 2017, le contrôleur général Éric Florès, qui officie désormais dans l'Hérault, a traversé l'Atlantique. Il dirige le détachement français présent au Canada, pour lutter contre les gigantesques incendies.

Vous êtes mobilisé depuis le 8 juin au Canada dans la lutte contre les incendies. Où êtes-vous positionné ?

Nous sommes dans la province de Québec, à côté de la commune d’Obedjwan, au milieu de nulle part. Il n’y a pas d’électricité ni de télécommunications, on passe uniquement avec le Wifi satellite et on a un groupe électrogène. Nous sommes installés dans un camp forestier.
Jusqu’à présent, les Français étaient répartis sur plusieurs sites, désormais ils nous regroupent car ils ont vu notre capacité à être autonomes sur les feux et c’est ce dont ils ont besoin, compte tenu du nombre d’incendies. Il y a 109 Français, notamment du Gard, des P-O, de l’Aude, de Toulouse. Je suis très fier de l’ensemble des sapeurs-pompiers et sapeurs sauveteurs, des volontaires, des professionnels, des militaires. Ils font un travail formidable, avec dévouement.

Quelles sont vos missions ?

Elles sont multiples. On nous a mis sur cette zone parce qu’il y a deux gros feux à vingt kilomètres de la commune d’Obedjwan, une communauté d’autochtones, et notre priorité est de la protéger, ainsi que l’ensemble des habitations, qui sont éparses dans la région. Dans un deuxième temps, l’objectif est de gérer les feux, il y en a plus de 70 hors de contrôle dans la province. On en a déjà traité un de 3 000 hectares, il est maîtrisé. On en a un autre de 10 000 hectares sur lequel on est en train de mettre un grand nombre de nos équipes. Après, on en a un de 15 000 hectares à aller chercher. Les superficies sont gigantesques. Pour rappel, le plus gros feu, l’année dernière, en Occitanie, c’était 9 000 hectares à Gignac (Hérault).

Comment procédez-vous ?

Les méthodes sont ici différentes parce qu’on n’a pas le même accès aux feux. En France, on attaque avec des véhicules. Ici, comme il y a très peu de voies de circulation, on est à pied et on n’attaque pas les feux frontalement, mais par l’arrière.
On va jusqu’au dernier endroit où on peut aller en voiture, puis un hélicoptère nous projette dans la forêt. On doit couper ensuite des arbres pour faire des zones d’atterrissage. Si les feux s’orientent vers des zones habitées, des infrastructures stratégiques, on les combat avec l’aide des canadairs. Sinon on les laisse partir, les feux retombent souvent la nuit et on les éteint le matin. La journée commence donc très tôt aux alentours de 6 h, 6 h 30, cela nous permet d’attaquer toutes les lisières avant que les incendies repartent quand il fait chaud.

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Qu’est-ce qui fait la difficulté des opérations ?

D’abord, l’immensité des zones, avec très peu de voies de circulation, il faut apprendre à connaître le terrain, une autre façon de fonctionner, mais à côté de cela il y a beaucoup d’atouts sur ce territoire. Il y a énormément de lacs, en utilisant des motopompes, on a une capacité en eau rapide. Mais avec les lacs, il y a aussi les moustiques…
On a des produits antimoustiques, des moustiquaires individuelles pour pouvoir travailler, mais notre problématique numéro 1 au quotidien c’est d’arriver à ne pas avoir plus de 20 piqûres de moustiques par jour.

Que constatez-vous lors de vos reconnaissances en hélicoptère ?

On voit d’abord l’immensité verte des forêts canadiennes, c’est sublime, mais quand on arrive sur les incendies, il y a des phénomènes que, quelquefois, je n’ai jamais vus. Il y a une journée où j’ai vu en vingt minutes d’hélicoptère plus de feux que dans aucune autre journée de ma vie. Et pas des petits. Sur les coups de 15 h, 16 h, quand il y a beaucoup de chaleur, les feux repartent très vite, vous avez des fronts de flammes de 300 m, 400 m, 500 m qui partent d’un seul coup dans un sens, ou dans l’autre, c’est impressionnant. Avec des flammes qui peuvent atteindre quasiment 40 à 50 mètres de haut.

À quel rythme progressent ces incendies ?

Cela dépend du vent, la progression est souvent de 1 km/ l’heure alors qu’on a des 1,4, 1,5, 1,8 km/h dans la garrigue en France, car elle est plus basse, donc le feu avance plus vite. Mais on a des vrais enjeux de sécurité des personnels, parce que quand ils sont en plein milieu de la forêt, ils n’ont pas de voie de secours. On a trois hélicoptères sur la base, pour pouvoir faire des évacuations sanitaires.

Quand peut-on espérer selon vous mettre fin à ces incendies ?

Les critères météo sont importants, ils annoncent un peu d’humidité sur certaines régions, dans l’est de la province de Québec, la situation commence à être un peu plus maîtrisée. Mais il y a des zones où il n’a pas plu, cela reste hors de contrôle.

Avec de fortes répercussions environnementales.

Oui, au moment où nous sommes partis, il y a une semaine, nous avons vu les masses de fumée qui arrivaient sur New York. Il y a des moments où vous ne voyez plus rien, parce que la fumée se rabat sur le sol, d’un seul coup vous êtes dans le brouillard. Il y a aussi toute une biodiversité menacée, on a vu des ours, il y a des loups, des caribous…

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Doit-on s’attendre à une multiplication de ces méga feux sur fond de dérèglement climatique ?

Oui, à l’issue de l’hiver, s’il ne pleut pas, ces feux vont se régénérer tous les ans. On a une météo qui est incontrôlable, ingérable, on peut avoir de la grosse grêle comme à Saint-Martin-de-Londres (Hérault), il y a quelques jours, ou des périodes sans eau comme cela a été le cas dans la région, mais aussi des grandes pluies. Il faut qu’on soit prêt à tout avoir. Ils font la même analyse au Canada. Tout devient de plus en plus extrême : les périodes de grosse chaleur, de grand froid, de grandes neiges…

Pourrait-on connaître ce type de feux en Europe ?

Ce n’est pas la même forêt, ce n’est pas la même organisation. Sur de telles étendues, on aurait des villages, des villes, avec des centres de secours. Il n’y a rien de comparable. On a une stratégie d’attaque rapide des feux naissants qu’ils ne peuvent pas avoir avec ces étendues gigantesques souvent inhabitées.

En France, le chef de l’État a annoncé de nouveaux moyens. Est-on assez armé pour faire face à cette nouvelle saison ?

On sera plus armé que l’année dernière, c’est déjà une bonne chose. C’est ce qu’il faut retenir. L’objectif c’est d’analyser nos capacités et de les augmenter, compte tenu de l’évolution du risque. Mais on ne sait jamais à quoi on va être confrontés.

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